samedi 6 juin 2026

Le Touvet. Mobilisation contre la cérémonie des nostalgiques fascistes de l’OAS


 Mariano Bona, à la conférence de presse organisée le 4 juin par le Collectif du 17 octobre 1961 et RLF Grenoble, au sujet de la cérémonie d'hommage à Claude Piegts et trois autres militants de l'OAS, le 7 juin, au Touvet..

Des associations d'extrême droite et pro-Algérie française organisent ce dimanche 7 juin une cérémonie d'hommage à Claude Piegts, militant de l'OAS exécuté le 7 juin 1962 et enterré au cimetière du Touvet, ainsi qu'à trois autres membres de l'organisation terroriste, également condamnés et fusillés pour des attentats et assassinats. Plusieurs organisations (associations, syndicats, partis), dont le Collectif 17 octobre 1961 et le Réseau de lutte contre le fascisme (RLF), ont saisi la préfète de l'Isère. Faute d'interdiction, un contre-rassemblement se tiendra au même moment - à 11 heures - devant la mairie du Touvet.

Chaque année, l’Association pour la défense des intérêts moraux et matériels des anciens détenus de l’Algérie française (Adimad), la Fédération nationale des rapatriés et d’autres nostalgiques de l’Algérie française se réunissent autour du 7 juin au cimetière du Touvet où est enterré Claude Piegts, membre de l’Organisation armée secrète (OAS), fusillé le 7 juin 1962. Un rendez-vous annuel où sont régulièrement aperçues des figures locales de l’extrême droite, d’Alexandre Gabriac à Franck Sinisi, en passant par les militants d’Active club ou des Valyor Chambéry.

L’Adimad, association de nostalgiques de l’OAS et de l’Algérie française, co-organisatrice de la cérémonie d’hommage à Claude Piegts, enterré au cimetière du Touvet. DR (capture d’écran)

Ils rendront de nouveau hommage, dimanche 7 juin, à Claude Piegts mais aussi à Albert Dovecar, Roger Degueldre et Jean Bastien-Thiry, tous anciens militants de l’organisation terroriste. Claude Piegts et Albert Dovecar, membres des commandos Delta de l’OAS sous les ordres de Roger Degueldre, ont notamment participé à l’assassinat de Roger Gavoury, commissaire central d’Alger, dans la nuit du 31 mai au 1er juin 1961. Jean Bastien-Thiry, lui, fut l’organisateur de l’attentat du Petit-Clamart, qui faillit coûter la vie au Général de Gaulle, le 22 août 1962.

Les quatre criminels de l’OAS ont tous été condamnés à mort et fusillés, à l’époque, pour leurs crimes. Ce qui n’empêche pas les organisateurs d’évoquer une « cérémonie dédiée aux soldats qui ont voulu défendre un territoire français et ses populations en danger, en Algérie française ». Une annonce de la Fédération nationale des rapatriés initialement relayée par l’Union nationale des combattants (UNC) Alpes Chartreuse, qui semble avoir supprimé son message depuis quelques heures — peut-être sous la pression des instances nationales de l’UNC.

« Une falsification historique »

Alertés, le Collectif 17 octobre 1961 et le Réseau de lutte contre le fascisme (RLF) Grenoble ont convoqué la presse ce jeudi 4 juin. Avec de nombreuses autres organisations (associations, syndicats et partis politiques), ils ont écrit, le 26 mai, à la préfète de l’Isère pour lui demander d’interdire la manifestation, annonçant la tenue, dans le cas contraire, d’un contre-rassemblement devant la mairie du Touvet, dimanche 7 juin à 11 heures. À ce stade, la préfecture n’a pas prononcé d’interdiction, « faute de base légale », s’étonne Mariano Bona, représentant du Collectif 17 octobre 1961. « On va lui donner une base légale », ajoute-t-il.

Le militant dénonce en effet « une falsification historique » de la part de l’extrême droite. « Il ne s’agit en rien de ‘soldats qui ont voulu défendre un territoire français et ses populations en danger’, mais de personnes appartenant à une organisation terroriste qui eut recours aux attentats et aux meurtres pour maintenir coûte que coûte l’ordre colonial, alors que le peuple algérien luttait pour son indépendance », souligne Mariano Bona.

« Un hommage à une organisation terroriste d’extrême droite »

« Très loin du recueillement de personnes sur la tombe d’un proche », la cérémonie du Touvet est en réalité « un hommage à une organisation terroriste d’extrême-droite qui n’hésita pas à recourir au meurtre, y compris de représentants de l’État français dans l’exercice de leur fonction », rappellent les signataires du courrier adressé à la préfète.

Capture d’écran d’un post Facebook d’Alexandre Gabriac rendant hommage à Claude Piegts, terroriste de l’OAS condamné et exécuté le 7 juin 1962 et enterré au cimetière du Touvet. DR (capture d’écran)

Ceux-ci précisent également que Roger Gavoury, victime de l’OAS, est cité à l’ordre de la Nation, son nom figurant par ailleurs sur une stèle commémorative dans l’enceinte de l’École nationale supérieure de la police. « Comment est-il possible d’honorer le nom d’un fonctionnaire d’État assassiné pour avoir exercé sa mission et de laisser se dérouler un hommage à ses assassins ? », s’insurgent les signataires.

« Qui peut imaginer qu’on puisse rendre hommage impunément à un membre de la Milice ? », compare Mariano Bona. Ce combat, explique un militant de RLF, s’inscrit dans une « bataille mémorielle » opposant la gauche et les antifascistes à l’extrême droite, autour du colonialisme et notamment de l’Algérie. Et de citer — exemple parmi d’autres — le cas de la mairie de Perpignan qui tente de réhabiliter l’Algérie française.

« Comment est-il possible d’honorer le nom d’un fonctionnaire d’État assassiné pour avoir exercé sa mission et de laisser se dérouler un hommage à ses assassins ? »

Il existe en outre des précédents en matière d’interdiction préfectorale. En juin 2013, la préfecture de l’Isère avait ainsi pris un arrêté en ce sens, rendant illégal « tout rassemblement à caractère revendicatif aux abords et à l’intérieur du cimetière du Touvet ». De même, en 2023, la préfecture de police de Paris avait interdit la tenue de l’hommage à Pierre Sidos, figure de l’extrême droite pétainiste dans les années 1940, fondateur de Jeune Nation et de L’Œuvre française — et lui aussi ancien de l’OAS.

Malgré cela, le collectif comme RLF estiment l’interdiction peu probable. D’où le rendez-vous donné dimanche 7 juin au Touvet, pour protester « de façon pacifique mais ferme » contre cette « scandaleuse manifestation ».

Migrations : l’Europe franchit un pallier dans l’ignominie — par Roger Martelli


En validant le principe de centres de rétention pour migrants hors de ses frontières, l’Union européenne entérine une victoire idéologique de l’extrême droite. Principes, valeurs et droits humains sont foulés aux pieds.

Ce lundi, le Parlement européen et le Conseil européen sont parvenus à un accord sur le nouveau règlement « Retour », porté au Parlement par François-Xavier Bellamy au nom du Parti populaire européen (PPE). Une entente pour durcir une politique migratoire jugée trop laxiste. L’extrême droite a imposé ses vues et la droite a confirmé sa porosité aux idées de fermeture et d’exclusion. Le temps du sursaut va-t-il enfin venir ?

 Il aura donc fallu huit ans pour qu’advienne l’innommable. Dernier pilier du Pacte sur la migration et l’asile, le texte doit encore retourner au Parlement pour un dernier vote ainsi que dans les États-membres. Il prévoit notamment l’allongement des durées maximales de rétention à deux ans, des sanctions plus strictes pour les migrants refusant de quitter le sol européen, comme des saisies de documents d’identité, des durées d’interdiction d’entrée dans l’UE allongée à 10 ans, voire 20 ans – contre 5 ans actuellement.

Surtout, il prévoit la possibilité de hotspots dans des pays tiers. Concrètement, des migrants faisant l’objet d’une décision de retour pourront être transférés vers des centres situés hors de l’Union européenne, dans des États avec lesquels des accords auront été conclus comme le Rwanda, l’Ouganda ou l’Ouzbékistan. Des pays pour accueillir les indésirables, filtrer les entrées et accélérer les sorties, y compris celles des demandeurs d’asile : l’Europe ne se veut plus terre d’accueil, notamment pour les opprimés.

Depuis toujours, les migrants les plus pauvres se déplacent à l’intérieur de leurs frontières ou dans les pays les plus proches. Très peu changent de continent ; ceux qui entreprennent ce périlleux périple sont rarement les plus déshérités. L’Europe aura désormais la possibilité d’écrémer davantage. Telle est la manière dont les élites européennes envisagent de réduire les inégalités mondiales et de renforcer la douce harmonie qui caractérise les relations internationales aujourd’hui !

La droite et l’extrême droite officialisent leur mano a mano, sur le terrain hautement symbolique de l’immigration. Il faut moins que jamais céder devant les sirènes de l’accommodement avec elle.

L’extrême droite jubile, à l’image de Fabrice Leggeri, eurodéputé du RN et ancien directeur de la très controversée agence Frontex : « Nous reprenons le contrôle des retours », assène-t-il fièrement. Nous allons « révolutionner la politique européenne face à l’immigration illégale », claironne le vice-président du PPE, François-Xavier Bellamy. À noter que les partisans d’Édouard Philippe l’ont voté (contrairement à ceux de Gabriel Attal).

La droite et l’extrême droite officialisent leur mano a mano, sur le terrain hautement symbolique de l’immigration. L’Italie de Giorgia Meloni avait déjà mis en place le dispositif en direction de l’Albanie. Le Danemark, l’Autriche et l’Allemagne sont dans les starting-blocks pour conjuguer leurs efforts dans le même sens. Si la France rechignait ces dernières années, elle a hier déclaré par la voix de son secrétaire d’Etat à l’Europe Benjamin Haddad que c’était une « bonne nouvelle » et « une avancée majeure. » Seule l’Espagne refuse en bloc la méthode.

À ce jour, la gauche dit majoritairement non à ce qui n’est rien d’autre qu’un recul de civilisation. Mais le Danemark de la première ministre Mette Frederiksen montre la fragilité d’un centre gauche séduit par l’idée d’une récupération des idées de protection nationale et d’autorité.

Alors que l’extrême droite est de plus en plus aux portes du pouvoir, il faut moins que jamais céder devant les sirènes de l’accommodement avec elle. La frontière délimite les contours d’un territoire de droits. Sa fermeture est un mythe : elle n’empêche pas les entrées ; elle ne fait que créer des clandestins et alimenter ainsi l’extension de zones de non-droit.

S’il est nécessaire de penser une régulation de migrations sans cesse croissantes, on se doit d’écarter l’idée qu’elle est possible à l’échelle d’un État, voire à celle d’un continent. Elle doit être pensée à l’échelle mondiale : la migration est un phénomène consubstantiel de l’existence humaine. Elle est l’effet d’une contrainte ou d’un désir et, parfois, la résultante des deux. Les migrations croissent aujourd’hui dans un contexte dominé, à toutes les échelles, par les inégalités et les incertitudes.

Toute politique qui prétend réguler les mouvements migratoires, tout en maintenant les mécanismes producteurs d’inégalité et en entretenant des logiques de puissance, est un leurre et même un facteur d’aggravation et de tension renouvelées.

vendredi 5 juin 2026

Série - Le carré rouge #20

Le carré rouge Comité national du Parti communiste français (20)

En quelques épisodes nous allons vous accompagner pour découvrir le cimetière du Père-Lachaise. Enfin, y prétendre serait présomptueux, aussi au travers d’un aperçu rapide de son histoire, nous nous dirigerons plus particulièrement vers un espace que l’on nommera le « Carré rouge ».

Juliette Dubois-Plissonnier 1911-1990. Employée des chèques postaux. Résistante, secrétaire fédérale de Côte-d’Or, membre du Comité central du PCF 1956-1964 ; conseillère de la République, conseillère générale des Hauts-de-Seine 1967-1976.

Gaston Plissonnier 1913-1995. Artisan chaisier. Résistant, membre du Comité central 1950-1990, secrétaire du Comité central 1956-1990, membre du Bureau politique 1964-1990.

Robert Chambeiron 1915-2014. Fonctionnaire. Résistant, secrétaire général adjoint du CNR ; député progressiste des Vosges, radical puis apparenté communiste (1945-1951, 1956-1958) ; député européen apparenté communiste (1979-1989) ; président délégué de l’ANACR.

Claude Cabanes 1936-2015. Journaliste. Membre du Comité central 1982-2003, rédacteur en chef de l’Humanité 1998-2000.

Dr Samir Amin 1931-2018. Intellectuel marxiste franco-égyptien. Il disait dans un entretien avec Grand Continent : « Être marxiste, pour moi, ce n’est pas être marxologue », et se définissait comme « nomade qui partage son temps entre Paris, le Caire et Dakar ». Un temps membre du Parti, il continuera à y collaborer fréquemment. Il sera inhumé, selon ses vœux, au « Carré du Parti ». Lors de ses obsèques, Isabelle de Almeida déclarera : « Samir Amin était l’un des plus grands penseurs et acteurs des luttes pour l’émancipation humaine et des peuples. »

Roland Leroy 1926-2019. Employé de la SNCF. Membre du Comité central (1956-1961), membre du secrétariat du PCF (1960-1979), membre du Bureau politique (1964-1994) ; député de la Seine-Maritime (1956-1958), puis de la 2e circonscription de Rouen-et-Sotteville (1967-1981), puis de la Seine-Maritime (1986-1988) ; directeur de l’Humanité (1974-1994). Roland Leroy est le dernier membre du Comité central à être inhumé au « Carré du Parti ».

Une plaque Isabelle Amin née Eynard 1927-2023. Féministe convaincue, rédige avec Samir Féminisme et lutte des classe, ainsi que dans L’homme et la société avec une étude « Los Angeles, United states of Plastika », un essai sur les intellectuels de « gauche » américains. Elle collabore avec le MLF.

Une plaque pour Georges Marchais 1920-1997, qui indique qu’il repose au cimetière de Champigny. Ajusteur dans l’aéronautique. Secrétaire général du PCF (1970-1994), député du Val-de-Marne (1973-1997), décédé le 16 novembre 1997. Il poursuit les chemins du renouveau tracés par Waldeck Rochet, deux décennies riches en événements, nationaux, internationaux et au sein même du Parti. Georges Marchais est le premier secrétaire général du PCF à ne pas être inhumé au « Carré du Parti ».

Gérard Pellois

Article publié dans CommunisteS, numéro 1089 du 3 juin 2026.

 

jeudi 4 juin 2026

Grenoble. Des collectifs de sans-abri réclament la réquisition de l’ex-hôtel Gallia


 Les manifestants rassemblés devant l'ex-hôtel Gallia qui, jusqu'en 2024, hébergeait des familles sans-logis dans le cadre d'une convention avec la préfecture.

Le DAL et plusieurs collectifs de sans-abri de l'agglomération grenobloise organisaient un rassemblement, samedi 30 mai, devant l'ancien hôtel Gallia, dont ils réclament la réquisition. Propriété de la ville de Grenoble et géré par l'Établissement public foncier local (EPFL), ce bâtiment vide comporterait en effet 36 chambres "immédiatement habitables", selon les manifestants.

L’intitulé du rassemblement, figurant sur les tracts et affiches, était particulièrement éloquent. « Pas de blabla, se loger est un droit ! » Une manière pour les collectifs organisateurs (intercollectif des écoles occupées, expulsés-es du quartier de l’Abbaye, occupants-es de la Métropole, l’Oasis des jeunes, collectif de femmes sans-abris et de demandeurs d’asile) de mettre les points sur les i : l’heure n’est plus, pour eux, aux discussions et négociations, mais à l’action. D’où la mobilisation programmée, ce samedi 30 mai, dans un lieu lui non plus pas choisi au hasard : l’ancien hôtel Gallia, boulevard Maréchal-Joffre, à deux pas de Chavant.

De fait, les manifestants poursuivaient un double objectif. De manière générale, « continuer à mettre la pression » sur les pouvoirs publics concernant la réquisition des logements vides, et plus spécifiquement, « pointer ironiquement un bâtiment qui appartient à la mairie », indique Manon, militante de l’association Droit au logement (DAL 38), co-organisatrice du rassemblement.

« Un cas de figure déjà expérimenté avec la lutte des occupants de la Métro »

Désormais fermé, l’hôtel Gallia a accueilli jusqu’en 2024 des familles sans-abri — et souvent sans-papiers ou en demande d’asile — dans le cadre de plans d’hébergement d’urgence, via une convention passée avec la préfecture de l’Isère. Il dispose aujourd’hui de « 36 chambres vides et immédiatement habitables », selon les collectifs. Et le bâtiment est la « propriété de la ville de Grenoble, avec une gestion par l’EPFL », explique Manon. Il s’agit ainsi d’un « cas de figure déjà expérimenté pour la lutte des occupants de la Métro », à savoir un logement situé dans un bâtiment municipal, géré par l’EPFL du Dauphiné.

Cinq collectifs de sans-abri appelaient à manifester devant l’ex-hôtel Gallia.

Pour le DAL et les collectifs de sans-logis, réquisitionner un tel lieu répondrait en outre à une réelle « urgence ». Pour les occupants du siège de la Métropole déjà. Sur les quelque 150 personnes — principalement des livreurs à vélo et leurs familles — présentes au début de l’occupation, en novembre dernier, une grosse centaine ont intégré leur nouveau logement. « La dernière famille ce matin, à Saint-Égrève », précise la militante du DAL. « Mais il reste encore 34 personnes pour lesquelles on n’a plus de proposition de relogement », déplore-t-elle.

Pour ces dernières, les associations souhaitent que le nouvel exécutif métropolitain « poursuive la même stratégie ». Avec une crainte toutefois. « La Métropole a déjà pas mal fait le tour des logements disponibles, ces derniers mois, dans les communes volontaires », souligne Manon, qui évoque une autre piste : « Grenoble Habitat propose une décote de loyer sur des logements sociaux. Il faudrait qu’une association fasse l’intermédiaire, les loyers étant alors à la charge de la Métropole. »

« Autant que les chambres puissent servir à quelque chose »

Autre sérieuse urgence, les écoles occupées pour mettre à l’abri des enfants à la rue. D’après l’intercollectif des écoles occupées, il n’existerait à ce stade « aucune proposition de solution pour passer l’été, contrairement aux années précédentes. Les familles vont peut-être devoir rester dans les écoles pendant les vacances. »

Réquisitionner les 36 chambres de l’ex-hôtel Gallia apparaît donc tout indiqué aux yeux des collectifs. En attendant que le bâtiment fasse l’objet d’un nouveau projet — immobilier ou autre -, « autant que les chambres puissent servir à quelque chose », estime Manon. Mais qu’en dit le propriétaire ? « Selon la ville de Grenoble, les chambres sont insalubres car il y aurait des nuisibles », s’étonne la militante, circonspecte. « Même si c’est le cas, il faudra bien s’occuper de ce problème un jour, donc pourquoi pas maintenant ? »

Une idée pour les brigades de réquisition ?

Sur les réseaux sociaux, le DAL 38 ironise : « Pas besoin d’aller bien loin pour les fameuses ‘brigades de réquisition’ de Mme Ruffin : un bâtiment vide qui appartient à la mairie est à 650 mètres de l’hôtel de ville ! » L’association fait ici référence aux brigades de réquisition des logements vacants, promesse de campagne dont Laurence Ruffin a annoncé le lancement imminent. Le dispositif doit servir à « identifier des logements vides », explique Manon. « C’est une première étape mais des bâtiments vides, il y en a déjà pas mal qu’on a identifiés. »

Pour les manifestants, fini le « blabla » !

Les militants pointent surtout une différence stratégique. Selon eux, le dispositif viserait surtout des logements privés. Or, « le pouvoir de réquisition des maires n’est pas assez fort pour s’attaquer au privé » , affirme Manon. Cela relèverait ainsi davantage des pouvoirs de l’État. Il faut donc, poursuit-elle, « aller plutôt vers des bâtiments entiers qui appartiennent à l’État ou à des collectivités », moyennant bien sûr quelques aménagements nécessaires. Et sur ce plan, l’hôtel Gallia vient s’ajouter à la liste des bâtiments vides déjà recensés par le DAL et les collectifs de sans-logis, après la cité universitaire du Rabot, l’ex-CPAM, rue Maginot, ou encore l’ancien centre des impôts de Philippeville.

Sollicitée, la ville de Grenoble n’avait pu être jointe à l’heure de la publication de cet article. Nous publierons son point de vue sur l’ex-hôtel Gallia et les brigades de réquisition des logements vacants dès que possible.

mercredi 3 juin 2026

On battra l’extrême droite par un projet — par Roger Martelli


 La possibilité de voir le Rassemblement national accéder à l’Élysée constituera l’un des enjeux centraux de l’élection présidentielle. Comment l’en empêcher ? En dénonçant ses projets, bien sûr, mais surtout en lui opposant une perspective politique capable de susciter l’adhésion d’une majorité.

Les sondages vont rythmer les prochains mois. À ce jour, tous ou presque donnent le RN gagnant. Son accession au pouvoir est-elle devenue inéluctable ? Les rendez-vous se multiplient pour l’empêcher. Ce samedi à Montreuil s’est réunie la Coalition des Résistances Artistiques, Culturelles et Scientifiques (CRACS) contre l’extrême droite. Des centaines d’intellectuels et artistes se sont retrouvés pour débattre de la stratégie à opposer à cette percée qui n’est pas un phénomène hexagonal, mais continental voire planétaire.


Cette poussée est le résultat d’une construction de quelques décennies. Elle a permis au Rassemblement national de devenir la seule organisation politique qui, en France, mérite le qualificatif « d’attrape-tout ». Car il ne s’attache pas à un segment de la société, à un courant d’idée ou à un thème, mais vise et touche d’ores et déjà la société tout entière. Sa force tient à ce qu’il s’est totalement immergé dans un air du temps, dominé par le sentiment que les sociétés ont refermé la phase entamée entre les années 1930 et 1945, celle que l’on nomme l’État-providence et que le monde n’est plus régi par l’équilibre des puissances.

De cette instabilité naissent les sentiments d’inquiétude et de peur, la conviction d’être abandonné et la montée d’une colère, diffuse ou apparente, qui tourne au ressentiment, contre des responsables davantage que contre un système. À cette intrication de troubles, l’extrême droite offre un récit cohérent des origines du mal-être et propose des grands axes pour des solutions possibles. En cause, la perte d’identité, le déclin de l’autorité, la dépendance de la nation, la prolifération des parasites, du haut comme du bas, des élites comme des immigrés. Pour y remédier, le RN exalte la protection par la préférence nationale et par la clôture, la sécurité par l’autorité et la sévérité, l’indépendance par le retour à l’identité perdue. La force de l’extrême droite est avant tout dans un récit qui raconte le monde, qui parle de la France et qui suggère les contours d’une société qui, en revenant à des valeurs perdues, retrouvera l’unité et la tranquillité que les dominants d’hier ont altérées.

L’extrême droite offre un récit cohérent des origines du mal-être et propose des grands axes pour des solutions possibles. Pas besoin d’être d’accord avec l’ensemble de ses thèmes : ce qui compte est la petite musique, qui tranche avec des années d’alternance au pouvoir de la droite et de la gauche.

Pas besoin d’être d’accord avec l’ensemble des thèmes développés par l’extrême droite, avec la totalité de son programme, au demeurant bien flou : ce qui compte est la petite musique, qui tranche avec des années d’alternance au pouvoir de la droite et de la gauche. On peut ne pas être raciste – et même être tolérant –, ne pas être fascisant et voter pourtant à l’extrême droite. Pourquoi ? Pour dire l’exigence d’une rupture et l’espoir d’un sursaut national.

Il faut bien sûr contredire chaque pièce de l’argumentaire néfaste, mais il convient avant tout de déconstruire le récit global, celui qui nourrit les imaginaires et qui, in fine, oriente les choix des individus. Et cette déconstruction sera d’autant plus efficace qu’elle s’appuiera sur une construction franchement alternative, sur un récit aussi cohérent qui met au centre, non pas le repli sur soi mais l’émancipation. En bref, une manière innovante et radicalement progressiste de remédier à la peur et au déclin, aux difficultés de la vie et au besoin d’avenir.

Très souvent, on évoque les leçons du Front populaire. Le fascisme menaçait et un Front s’est constitué contre lui en 1934-1935. Il lui donna en France un coup d’arrêt. Sa formation était une exigence profonde venue du bas, résolument antifasciste et populaire. Il fut le résultat d’une conjonction, jusqu’alors absente, entre un mouvement social exceptionnel et un rassemblement politique qui semblait pourtant impossible au début de 1934.

Le Front populaire s’adossait aussi à une grande espérance, celle de la « République démocratique et sociale » que voulaient les communards de 1871. Le Front fut antifasciste, mais sa visée se condensait dans un mot d’ordre simple, « le pain, la paix, la liberté », qui disait à la fois ce qu’il fallait concrètement faire et la société que l’on devait atteindre pour le réaliser. Le Front populaire déconstruisait et disait ce qu’il voulait construire. L’exigence est toujours là.