vendredi 31 juillet 2026

Alexis Monge : « Ce n’est pas Barbara Butch que je défends, c’est un principe »


 Alexis Monge dans son bureau d'adjoint à la culture, qu'il occupe depuis avril 2026, à l'hôtel de ville de Grenoble.

Adjoint à la maire de Grenoble en charge de la vie culturelle et des arts, Alexis Monge était aux premières loges pour l'affaire Barbara Butch, que ce soit avant ou pendant le concert stoppé par l'action de militants LFI et d'autres organisations (Urgence Palestine, Solidaires, etc.), samedi 18 juillet, au Cabaret frappé. Pris à partie par certains manifestants en montant sur scène pour expliquer le départ de la DJ, l'élu PCF a même déposé plainte pour intimidation et jet de projectile. Dix jours après, il livre son analyse sur l'événement et sur ses implications pour les acteurs culturels et politiques.

Pour un baptême du feu, il a été servi. Un peu plus de trois mois après son élection au conseil municipal, Alexis Monge a vécu sa première polémique sous sa casquette d’adjoint à la vie culturelle et aux arts. En cause, l’interruption prématurée du concert de Barbara Butch au Cabaret frappé, samedi 18 juillet, face à l’action menée par près de 200 manifestants. Rassemblés au Jardin de ville à l’appel de la section grenobloise de la France insoumise et de différentes organisations, ceux-ci reprochaient à la DJ d’avoir signé une tribune soutenant la proposition de loi Yadan — avant de se rétracter dans un second temps — et joué à l’ambassade de France à Tel-Aviv en juin 2025, en plein génocide.

Confrontée à l’hostilité d’une large partie du public, Barbara Butch a d’abord poursuivi son set sous les huées et les invectives. Mais les protestations se sont également accompagnées, selon l’artiste et l’élu, de gestes injurieux (doigts d’honneur) et jets de projectiles, comme on peut le voir dans différentes vidéos tournées ce soir-là. Version que contestent vivement les militants présents. Contraint de monter sur scène pour justifier l’arrêt du concert, Alexis Monge a lui-même été pris pour cible. D’où sa décision de déposer plainte — à l’instar de la ville de Grenoble« pour intimidation et pour le jet de bouteille qui [l’]a visé ».

Les manifestants huant et invectivant Barbara Butch, le 18 juillet, au Jardin de ville. DR

En cette période traditionnellement creuse pour l’actualité nationale, l’affaire Barbara Butch est rapidement venu combler le vide, trustant les gros titres pendant plusieurs jours, avant de s’effacer progressivement derrière l’incendie en Gironde. Une médiatisation qui a largement dépassé les frontières de l’Isère, prenant presque de court les acteurs concernés. « L’événement a pris une ampleur nationale et nous ne nous attendions pas à ça », reconnaît ainsi l’élu communiste, pour lequel quelques jours n’étaient pas de trop afin de pouvoir analyser la séquence à tête reposée.

Le Travailleur alpin — Quand la Ville a été sollicitée avant le Cabaret frappé pour annuler la venue de Barbara Butch, vous avez répondu « liberté de programmation ». Vous le dites toujours aujourd’hui ?

Alexis Monge — Je l’ai toujours dit et je le redis, la liberté de programmation et de création est un principe fondamental de nos politiques culturelles et de nos démocraties. Notre rôle d’élu, c’est de pouvoir garantir ces conditions-là, en sachant que cette liberté n’est pas absolue et s’inscrit dans le cadre de la loi. Il ne faut pas qu’il y ait d’incitation à la haine, de racisme et d’appel à la violence derrière. En tout cas, je n’ai pas envie de décider à la place des programmateurs et programmatrices, mais plutôt de poser un cadre dans lequel ils et elles puissent avancer.

Sur les derniers événements, ce n’est pas Barbara Butch que je défends, c’est un principe. D’ailleurs, l’Observatoire de la liberté de création, qui réunit de nombreuses organisations professionnelles du secteur culturel, a lui aussi condamné fermement l’entrave à ce concert. Il souligne qu’en démocratie, chacun est libre de débattre, de manifester son opposition ou d’appeler au boycott, mais que personne ne peut empêcher une artiste de se produire ni priver le public de sa liberté de choisir.

« Il y a une forme d’autocensure grandissante dans le monde culturel. »

Je rappelle en outre que le PCF s’est toujours opposé à la loi Yadan, comme la ville de Grenoble, comme moi. Mais pour revenir à la question, il y a quelque chose qui m’a frappé dès le début du mandat et qui me préoccupe toujours, de manière plus large que l’épisode Barbara Butch, c’est ce risque de censure préalable que j’entends de la bouche des programmateurs et du monde culturel. Et d’autant plus avec la crainte d’une arrivée de l’extrême droite au pouvoir. En gros, leurs choix de spectacle sont parfois faits en anticipant de possibles polémiques, ce qui restreint de fait leur liberté de programmation.

On peut parler d’autocensure ?

Oui, il y a une forme d’autocensure grandissante dans le monde culturel, qui s’interroge à chaque fois. Je ne vais pas citer d’exemples à Grenoble mais ça arrive partout. C’est un sujet dont on a parlé quand on était à Avignon : la CGT hésitait ainsi à programmer un spectacle adapté d’un texte d’un auteur israélien pourtant critique de la politique de son gouvernement [NDLR : la CGT participe chaque année à la programmation du festival off d’Avignon, au théâtre de la bourse du travail]. Ils se posaient la question simplement parce que son auteur était Israélien… Peu importe le contenu de la pièce. Ils craignaient que ça pose problème.

Alexis Monge anime, à la fête du TA 2026, le débat sur la culture où il a justement été question des risques de censure des spectacles.

Le contexte joue aussi, avec des politiques culturelles très affaiblies : le financement et les budgets sont en forte baisse, les équipes sont hyper sollicitées, en surtension… Du fait de cette conjoncture, elles n’ont pas envie de prendre de risques. Mon rôle d’élu, en tant qu’adjoint à la culture, c’est donc de leur dire que, dans le cadre de la loi, on sera garant de cette liberté de programmation. Et on assumera les responsabilités.

Ce qui rejoint le Cabaret frappé…

Tout à fait, c’est ce qu’on a fait au Cabaret frappé en disant « c’est à nous d’y aller ». Avec une particularité toutefois pour le Cabaret frappé. Car la programmation a été faite en janvier-février et les signatures de la loi Yadan, c’était en avril. Après, les contrats qui sont signés, c’est effectivement entre l’artiste et la ville de Grenoble tandis que la programmation relève de l’association Retour de scène. Plus largement, nous travaillons avec les acteurs culturels à nos politiques culturelles. Elles sont nourries d’échanges et de coopération mais dans la limite du cadre que nous défendons de la liberté de création et de programmation.

« On associe directement Barbara Butch à Netanyahou et au génocide. […] Cette essentialisation me dérange. »

Que s’est-il passé avec Barbara Butch ?

Je rappelle d’abord que la France insoumise est légitime à appeler au boycott ou à l’annulation d’un concert. Ils ont le droit de manifester un désaccord par rapport à des idées que pourrait porter une artiste. Chacun est libre d’exprimer ses positions et de prendre la parole. C’est d’ailleurs ce qu’ont fait tous les artistes qui jouaient avant en prenant la défense des Palestiniens et en dénonçant le génocide à Gaza. En revanche, ce que la France insoumise a finalement choisi, ce n’est pas seulement l’appel au boycott ou l’interpellation publique, c’est l’organisation d’une manifestation devant la scène.

Ce qui pose problème, ce sont les violences, avec les jets de projectiles, de bouteilles, que j’ai moi-même pu constater. Et ce qui m’a choqué, c’est l’essentialisation de Barbara Butch sur le tract de LFI distribué dès le mercredi. Le montage la montre en train de mixer devant un drapeau arc-en-ciel avec une étoile de David, tâché de sang [NDLR : drapeau souvent utilisé à la Gay Pride de Tel-Aviv, symbole selon les militants du pinkwashing d’Israël] et au verso, on a une photo d’elle avec Netanyahou en fond. Ça veut dire qu’on associe directement Barbara Butch à Netanyahou et au génocide. En plus, elle est Française, elle n’a pas du tout la nationalité israélienne. Cette essentialisation me dérange car elle affecte nos imaginaires.

Barbara Butch quitte la scène au bout de vingt minutes, en accord avec les organisateurs. DR

Avec le recul, sachant le déroulé de la soirée, la controverse derrière, feriez-vous les choses différemment ?

Si on rembobine le film des derniers mois, on constate que dès la clause de résistance [NDLR : adoptée le 28 avril 2026 par le conseil municipal, elle permet à la ville de combattre les atteintes aux libertés publiques, à l’égalité des droits ou encore à la dignité humaine], on a affirmé cette liberté de création et de programmation. Et c’est dans ce cadre-là qu’on a permis la tenue d’un concert antifasciste au 102, en rappelant qu’il n’était pas question d’annuler dans ces conditions, malgré les réclamations de la droite. Ensuite, il y a eu Barbara Butch avec la polémique qui montait, la pétition — qui ne dépassait toutefois pas les 250 signatures avant le lancement du Cabaret frappé. On en a beaucoup discuté entre nous et on n’a rien laissé au hasard : on a fait en sorte d’avoir à la fois des policiers municipaux et des policiers nationaux présents sur site, on a ajouté des vigiles en nombre… Tout ce qu’il fallait pour permettre au concert de se passer normalement et pour pouvoir mettre en sécurité le public et l’artiste. Le tout en gardant la philosophie du Cabaret frappé, à savoir un festival populaire, ouvert, où les gens peuvent aller et venir librement. En résumé, je considère qu’on a fait tout ce qu’il fallait.

Y compris en stoppant vous-même le concert ?

Effectivement, on a arrêté le concert au bout de vingt minutes, conjointement avec l’artiste. J’étais présent derrière et on avait parlé avec elle avant qu’elle commence à jouer, pour lui dire qu’à tout moment, si ça devenait trop compliqué, elle pouvait s’arrêter… En sachant que je n’anticipais pas du tout l’envoi de projectiles. On en revient à ce que je disais, c’est notre rôle d’élu de garantir les conditions de liberté de programmation et création et de sécurité.

« Il faut être capable de mener les deux choses de front : à la fois défendre les libertés de création et de programmation, qui sont des droits fondamentaux, et défendre les droits des Palestiniens. »

Quid du fond et des arguments des manifestants ?

Dès qu’on a reçu la demande d’annulation, je me suis demandé ce qu’elle avait fait de grave, au point d’être ciblée par cette vague de boycott. Encore une fois, on peut être d’accord sur le fond mais ce qui pose problème, c’est la méthode et l’essentialisation. Il faut être capable de mener les deux choses de front : à la fois défendre les libertés de création et de programmation, qui sont des droits fondamentaux, et défendre les droits des Palestiniens, comme on le fait au PCF, en s’appuyant sur les forces présentes sur place… Et donc en faire un sujet international et non un sujet électoraliste. Quant à la loi Yadan, je le répète, j’y étais opposé et la mairie également.

Doit-on tenir compte des oppressions vécues par Barbara Butch — en tant que femme, juive, lesbienne et grosse — avant de juger ses positions ?

En théorie, en tant qu’élu, j’ai envie de te dire non, ça ne doit pas empêcher de critiquer ses prises de position. Après, est-ce que ça justifie de faire des doigts d’honneur à une femme ? Et est-ce qu’un homme blanc hétéro cisgenre de 50 ans aurait été autant chahuté par la foule ? Bien sûr que non ! En plus, quand on la voit, on devine la personne qui a toujours été persécutée. Or, nous, à gauche, on doit être du côté des opprimés, de celles et ceux qui vivent des injustices. Quand on a face à nous quelqu’un qui subit depuis les Jeux olympiques des attaques homophobes, grossophobes, antisémites et sexistes de l’extrême droite, on a la responsabilité de devoir protéger cette personne qui est à l’intersectionnalité de discriminations multiples.

Le boycott culturel a été décisif face à l’apartheid en Afrique du Sud. Est-ce également une arme contre le génocide à Gaza et plus généralement contre la politique israélienne vis-à-vis des Palestiniens ?

Question difficile… Déjà, comme le disait Laurence Ruffin, boycotter — en n’allant pas à un concert par exemple — ce n’est pas entraver. Quand bien même, que peut le boycott culturel contre le génocide ? Il peut constituer une forme de pression symbolique et politique mais son efficacité dépend de son articulation avec d’autres leviers : diplomatiques, économiques, juridiques et mobilisations internationale. En tout cas, pour qu’il y ait un impact, ça dépend aussi de la stratégie des courants d’opposition israéliens et surtout des organisations et militants alliés en Palestine. Et puis, reste la question des critères de décision. Où met-on les lignes rouges justifiant de boycotter tel ou tel artiste et quel périmètre donne-t-on au boycott culturel ? Les organisations de solidarité avec la Palestine n’ont pas toutes les mêmes critères ou stratégies, comme on le voit par exemple avec l’AFPS et Urgence Palestine qui ne défendent pas toujours les mêmes modes d’action ni la même manière de mettre en œuvre les campagnes de boycott.

Ceci dit, la mobilisation contre le gouvernement israélien est nécessaire. Car les faits sont excessivement graves. On vit quand même un génocide en direct sur les réseaux sociaux donc c’est normal que ça vienne nous chambouler en tant qu’individus et qu’on perde tous nos repères démocratiques. Et c’est à ce moment là qu’on a besoin de garder un cap politique commun, de parler d’une voix unie et rassemblée pour faire front avec celles et ceux qui subissent ces oppressions.

« Faire confiance à l’intelligence des citoyens et citoyennes plutôt que de décider à leur place. »

Certains commentateurs associent LFI au RN, voire accusent les insoumis et les manifestants d’antisémitisme. Est-ce votre cas ?

Première chose, je ne veux surtout pas mettre dos à dos la France insoumise et l’extrême droite. Leurs demandes de boycott respectives n’obéissent pas du tout aux mêmes ressorts. Pour l’autre question, je serai très prudent. Non, la manifestation n’était pas un acte antisémite. Mais oui, nous vivons dans une société dans laquelle l’antisémitisme augmente. Et être juif aujourd’hui, en France, est compliqué… Comme être musulman aujourd’hui, en France, est compliqué aussi. ll ne faut pas les opposer. En tant que politiques, nous avons une responsabilité pour lutter contre toute forme de discrimination. On doit combattre sans ambiguïté l’antisémitisme et l’islamophobie, et combattre avec la même détermination les crimes commis contre les Palestiniens. Parce que renoncer à l’un de ces combats affaiblit l’autre.

Alexis Monge au conseil municipal d’installation de Laurence Ruffin, le 27 mars 2026.

Quelles leçons tirez-vous de cet épisode pour la suite ?

La première question que je me pose, c’est si à gauche, on gagne du soutien à la suite de cette séquence politique ? J’en doute… Et est-ce qu’on s’arme pour lutter contre ces dérives ? Si je dois en tirer une leçon, c’est que notre combat pour cette liberté de création et de programmation va être dur et compliqué, non pas vis-à-vis de LFI mais face à l’extrême droite qui monte. Ça va nécessiter beaucoup d’exigence, de travail. Et de rester ferme sur ses principes. Mais je garde une conviction, c’est de toujours faire confiance au public et à la liberté de conscience. On doit donner toutes les infos avant et le public décide alors de boycotter ou non, d’aller voir une œuvre ou non, de la critiquer ou de la soutenir. Faire confiance à l’intelligence des citoyens et citoyennes plutôt que de décider à leur place.


Trump ou « la sortie barbare du capitalisme »


 Patrick Viveret exhume l’idée d’André Gorz d’une « sortie barbare du capitalisme ». Cette bifurcation catastrophique qu’incarne le trumpisme n’est pas une fatalité. La lecture critique de Gorz, et de quelques autres, ouvrent des pistes alternatives.

Il est des concepts qui vieillissent moins vite que leurs auteurs. La notion de « sortie barbare du capitalisme », forgée par André Gorz dans les dernières décennies de sa vie appartient à ces formules qui relèvent d’une spéculation inquiète qui s’imposent aujourd’hui avec la brutalité de l’évidence, en particulier avec le trumpisme et son pacte avec le poutinisme. L’expression désigne une bifurcation catastrophique dans la crise terminale du capitalisme industriel, distincte tant de l’effondrement pur que de la transition émancipatrice vers une civilisation post-travail.

De nombreux éléments montrent que nous sommes entrés dans ce processus. Non pas que la prophétie se réalise point par point mais parce que la logique structurelle décrite par Gorz est désormais lisible. Les dynamiques politiques, technologiques et écologiques qui définissent la situation présente ne correspondent plus à la « mondialisation néolibérale ».

Ce que Gorz entendait par « sortie barbare »

Gorz raisonnait à partir d’un diagnostic sur la crise de la valeur-travail. Le capitalisme  fonde son mode de reproduction sur l’extraction de plus-value à partir du temps de travail vivant. Or le développement des forces productives – et singulièrement l’automation, l’informatisation – tend structurellement à expulser le travail vivant de la production. Cette contradiction engendre une crise sans issue interne au système : comment distribuer les revenus, articuler les droits sociaux, constituer des identités collectives, lorsque le travail salarié se raréfie ?

L’adjectif « barbare » désigne la possibilité que le capitalisme, incapable de se réformer et incapable de se dépasser, produise des formes de violence qui recombinent la modernité technique avec des régimes de domination pré- ou para-démocratiques.

Gorz envisageait deux sorties à cette impasse. La première, émancipatrice, était celle d’une société du temps libéré : réduction radicale du temps de travail, revenu garanti universel, développement des activités autonomes, réappropriation collective des savoirs et des infrastructures du commun. La seconde, barbare, désignait un tout autre destin : la mise en place d’une société duale, dans laquelle une minorité d’insérés contrôlerait les flux de la richesse cognitive et financière, tandis qu’une majorité de précaires, d’exclus, de « surnuméraires » serait maintenue dans une dépendance assistée ou livrée à la violence des marchés dérégulés. Cette sortie barbare n’implique pas nécessairement la disparition des formes institutionnelles de la démocratie classique – elle peut s’en accommoder, les vider de leur contenu, produire ce que d’autres nomment « démocratie illibérale ».

L’adjectif « barbare » mérite attention. Il ne renvoie pas à un retour à la pré-modernité. Il désigne la possibilité que le capitalisme, incapable de se réformer et incapable de se dépasser, produise des formes de violence, d’exclusion et de hiérarchisation sociale qui recombinent la modernité technique avec des régimes de domination pré- ou para-démocratiques. Ici, la barbarie est moderne.

Les vecteurs contemporains de la sortie barbare

Quels sont les facteurs de cette barbarie ? Le premier que Gorz a le plus directement anticipé est lié à la vague d’automation et de numérisation qui, depuis les années 2010, restructure profondément les marchés du travail dans les économies avancées. Les travaux de Daron Acemoglu et Pascual Restrepo sur la « mauvaise automation », ceux d’Acemoglu sur la polarisation de l’emploi, ou encore les projections d’Oxford sur l’emploi exposé à l’automatisation, convergent pour documenter ce que Gorz avait formulé en termes philosophiques : la valeur-travail se contracte sans que les gains de productivité soient socialement distribués. L’écart entre la productivité du travail et les salaires réels, observable depuis les années 1980 dans la quasi-totalité des pays de l’OCDE, constitue la traduction de ce que Gorz nommait la dissociation entre richesse produite et travail rémunéré.

L’essor de l’intelligence artificielle accentue cette tendance à une vitesse que Gorz lui-même n’avait pas anticipée. La question n’est plus seulement celle de l’automation des tâches manuelles répétitives, mais de la substitution partielle des activités cognitives et créatives – domaines où pouvait se jouer l’émancipation. Si le « travail immatériel » lui-même devient automatisable, la base potentielle de l’autonomie post-capitaliste se réduit d’autant.

La concentration du capital et la formation d’une oligarchie techno-financière

Gorz avait insisté sur la concentration dans quelques mains du capitalisme cognitif. La propriété intellectuelle, les effets de réseau, les économies d’échelle des plateformes numériques produisent une concentration du capital sans précédent. Le rapport Oxfam sur les inégalités mondiales, les travaux de Zucman sur l’évasion fiscale des grandes fortunes, les analyses de la financiarisation documentent ce processus. Ce qui est en jeu est exactement ce que Gorz décrit : la constitution d’une classe minoritaire dont la richesse repose sur la captation de bénéfices indirects produits collectivement par le savoir, les infrastructures et le travail social.

Cette oligarchie n’est pas simplement économique : elle se convertit en puissance politique directe. Les trajectoires de figures comme Elon Musk illustrent une logique de capture de l’État par le capital technologique que certains nomment désormais « technoféodalisme » (Varoufakis) ou « seigneurie de plateforme ».

L’autoritarisme comme gestion de la désagrégation sociale

La désintégration du salariat comme vecteur d’intégration sociale – que Gorz analysait depuis Adieux au prolétariat (1980) – produit des effets de masse : chômage structurel, précariat généralisé, perte des repères identitaires collectifs, sentiment d’inutilité et de déclassement. Ces effets, Gorz le pressentait, constituent un terreau fertile pour des réponses politiques régressives : nationalisme ethnique, autoritarisme plébiscitaire, désignation de boucs émissaires.

Ce que Gorz n’avait pas pleinement théorisé c’est la manière dont les plateformes numériques deviendraient les amplificateurs de ces dynamiques régressives. Les travaux de Shoshana Zuboff sur le « capitalisme de surveillance » ou de Zeynep Tufekci sur les effets politiques des algorithmes de recommandation documentent un mécanisme de radicalisation émotionnelle qui transforme le ressentiment en carburant pour des mouvements politiques qui bloquent toute sortie émancipatrice.

La crise écologique comme accélérateur de la bifurcation

Gorz est l’un des rares penseurs à avoir articulé rigoureusement la question sociale et la question écologique. Dans Écologica, il montre que la crise écologique n’est pas un problème externe au capitalisme mais une conséquence directe de sa logique d’accumulation illimitée. La réponse à cette crise écologique constitue le terrain de la bifurcation entre sortie émancipatrice et sortie barbare.

La sortie barbare écologique, c’est ce qu’on pourrait appeler le « fossilo-fascisme » : la réponse aux contraintes écologiques passerait par le renforcement des frontières, la militarisation de la gestion des ressources, le déni idéologique de la crise et l’abandon délibéré de populations entières à la violence climatique. Les retraits successifs des accords climatiques, la résurgence des nationalismes extractivistes, la montée des mouvements « anti-green » dans les démocraties occidentales dessinent la géographie de cette sortie barbare écologique.

Ce que Gorz avait moins vu 

Lire Gorz est éclairant mais il n’a pas tout vu. Gorz est resté ancré dans une perspective eurocentrique et industrialiste qui l’empêcha d’intégrer la question des Suds dans sa théorie de la sortie barbare. Les populations du Sud global – et en particulier les paysanneries et les prolétariats informels – sont absentes de son analyse, alors qu’elles constituent les premières victimes des formes contemporaines de sortie barbare (dérèglements climatiques, extractivisme, dettes souveraines, migrations forcées).

Gorz sous-estima aussi la plasticité du capitalisme. L’économie « verte », la RSE- responsabilité sociale des entreprises, les crédits carbone – autant de formes que Boltanski et Chiapello nommaient la « récupération » – constituent des mécanismes de neutralisation de la critique écosociale.

Enfin, et peut-être plus fondamentalement, Gorz pensait la bifurcation en termes relativement binaires – émancipation ou barbarie – là où la réalité montre des configurations plus hybrides : des sociétés qui combinent des éléments des deux logiques, où les espaces de communs et d’autonomie coexistent avec des formes croissantes de domination et d’exclusion.

Vers une théorie de la barbarie contemporaine

Réactiver Gorz ne signifie pas le répéter. Il s’agit d’utiliser ses écrits pour une théorie des formes contemporaines de sortie de la barbarie. Plusieurs directions semblent fécondes. La première consiste à articuler Gorz avec les théories récentes du « technoféodalisme » (Varoufakis), de la « néoféodalité » (Durand, Keucheyan) ou du « capitalisme de plateforme » (Srnicek). Ces approches prolongent et précisent l’intuition gorzienne sur la concentration extrême du capital cognitif.

La barbarie n’était pas un destin, mais une possibilité qui devenait probabilité en l’absence de forces capables de lui opposer un projet alternatif cohérent.

La deuxième consiste à prendre au sérieux la dimension émotionnelle de la sortie barbare. Les travaux sur le ressentiment politique (Hochschild, Mouffe), sur la psychologie du néolibéralisme (Fisher, Ehrenberg) ou sur les pathologies de la reconnaissance (Honneth, Caillé et la perspective convivialiste) permettent de comprendre comment la sortie barbare produit des sujets politiques qui la désirent activement et pas seulement des victimes passives.

La troisième consiste à penser la résistance à la sortie barbare en termes non seulement alternatifs (que proposer à la place ?) mais aussi à penser en termes de métamorphose plus que de transition afin de préserver les possibilités d’une sortie émancipatrice depuis l’intérieur du processus barbare. 

Conclusion : la bifurcation n’est pas consommée

Mais la bifurcation, précisément, n’est pas consommée. Si l’analyse qui précède montre que nous sommes entrés dans un processus de sortie barbare, elle ne conclut pas à la fermeture de l’histoire. Gorz insistait sur le fait que la barbarie n’était pas un destin, mais une possibilité parmi d’autres – possibilité qui devenait probabilité en l’absence de forces capables de lui opposer un projet alternatif cohérent. Le revenu universel, les communs numériques, la transition socio-écologique, les nouvelles formes d’organisation du travail autonome : autant de lignes de fuite qui restent ouvertes, à condition qu’elles soient articulées en une vision politique suffisamment puissante pour disputer l’hégémonie aux forces de la sortie barbare.

André Gorz et Dorine Gorz se sont donné la mort ensemble en septembre 2007, laissant une lettre qui était elle-même un manifeste philosophique sur l’amour, le temps et la finitude. Cette lettre de Gorz est elle-même une autocritique de son livre célèbre Le Traître où il reconnaît que le point aveugle de son œuvre était justement la question de l’Amour. À l’heure où les forces de transformation et d’émancipation que soutenait André Gorz sont traversées par des fractures émotionnelles bien plus profondes que leurs désaccords politiques, il serait aussi utile de relire cette magnifique « Lettre à D. ».

Cet article est extrait de notre numéro « RN, climat, IA : faut-il s’adapter ? », paru en juin 2026.

jeudi 30 juillet 2026

Incendies en Gironde et dans les Landes. Le Secours populaire appelle aux dons

Les sapeurs-pompiers luttant contre l'énorme incendie parti mercredi 22 juillet de Saumos (Gironde) et toujours pas fixé cinq jours après. © SDIS 33 / Instagram (capture d'écran)
La fédération de l'Isère du Secours populaire français lance ce lundi 27 juillet un appel à la solidarité pour aider les habitants touchés par les violents incendies en cours en Gironde et dans les Landes, mais aussi dans le Var. L'association a besoin plus particulièrement de bénévoles et de dons financiers - à envoyer au SPF 38.

En Gironde, le gigantesque incendie — un « orage de feu » ou pyrocumulonimbus — parti cinq jours plus tôt de Saumos n’est toujours pas fixé ce lundi 27 juillet. Arrivé à quinze kilomètres de la métropole bordelaise, le sinistre a déjà ravagé plus de 42 000 hectares et détruit 240 maisons, provoquant l’évacuation de quelque 220 000 personnes. Ailleurs, de larges portions des Landes et du Var sont également la proie des flammes. « Face à cette situation dramatique et d’une ampleur inédite, le Secours populaire lance un appel à la solidarité pour venir en aide aux populations durement touchées » dans ces trois départements et « partout où sévissent des incendies », indique le SPF 38 dans un communiqué.

Des bénévoles de l’association ont eux aussi dû évacuer, certains ayant même perdu leur logement ou leur véhicule. « Les locaux et les réserves de plusieurs antennes du Secours populaire, notamment au Porge et à Biscarrosse, pourraient également avoir été détruits », précise-t-elle. Malgré tout, ses équipes interviennent toujours auprès des personnes sinistrées et celles hébergées dans des centres d’accueil d’urgence.

Solidarité sur la durée

Le Secours populaire de l’Isère invite en premier lieu à suivre les consignes des acteurs de terrain (préfectures, services de secours, associations locales). « À ce stade, les dons matériels sont suffisants et leur accumulation risquerait de compliquer les opérations de tri et de logistique », prévient l’association.

De fait, « l’urgence se joue aujourd’hui, mais aussi dans la durée », souligne-t-elle. Il faudra en effet aider les habitants à se reconstruire et à reprendre leur vie, une fois les incendies éteints. Sur le long terme, le Secours populaire aura donc « besoin de bénévoles et de moyens financiers ».