Ce n’est pas nouveau, la droite rêve de bâillonner les magistrats, en particulier ceux qui osent s’opposer aux projets de son camp. Enième épisode, ce samedi, avec le dernier coup de gueule en date de Bruno Retailleau, président des « Républicains » (LR) et candidat à l’élection présidentielle.
En cause : la participation du secrétaire national du syndicat de la magistrature, Stéphane Fischesser, à une conférence de presse réunissant divers acteurs associatifs et politiques opposés à la proposition de loi sur la présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre, dite « permis de tuer », et portée par les parlementaires de son parti.
Autour de la table, des représentants du syndicat Avocats de France, d’autres d’Amnesty International. Mais aussi des élus, tels que la communiste Elsa Faucillon ou l’insoumis Thomas Portes. Il n’en fallait pas plus à l’ancien ministre de l’Intérieur pour dénoncer une « collusion avec l’extrême gauche » qui « doit cesser ».
« Le Syndicat de la Magistrature, principal syndicat des magistrats, qui participe à une conférence de presse organisée par LFI et qui appelle à manifester contre une loi votée démocratiquement. Il faut profondément réformer l’exercice syndical des magistrats », a-t-il également commenté.
L’ancien ministre de l’Intérieur use ici, à dessein, de désinformation. Si un député insoumis y a bien assisté, cette conférence de presse n’a pas été organisée par la France insoumise mais par plusieurs collectifs et associations. Or, Bruno Retailleau, suivi par de nombreux soutiens appelant à interdire la syndicalisation des magistrats, jouent sur cette ambiguïté pour dénoncer une forme de politisation.
Indignation à gauche
« Le droit de manifester est une liberté fondamentale, même contre une loi adoptée, même pour défendre des idées minoritaires dans la société. Idem pour l’indépendance des syndicats et leur droit d’agir », a répondu Alexis Corbière, député L’Après de Seine-Saint-Denis, sur X. Et de dénoncer une remise en cause des « libertés » et des « droits » par l’ancien ministre.
« De tels propos devraient profondément inquiéter tous les agents de notre Justice. Ils sont indignes d’un prétendant à la présidence de notre pays », a noté pour sa part Jean-François Coulomme, député LFI de Savoie, sur le même réseau social.
A droite, les soutiens de Bruno Retailleau pointent l’article 10 de l’ordonnance du 22 décembre 1958 portant sur le statut de la magistrature. Il impose une « réserve » qui leur empêcherait« toute manifestation d’hostilité au principe ou à la forme du gouvernement de la République ».
Or, le recueil des obligations déontologiques des magistrats publié par le Conseil supérieur de la magistrature précise bien que « les prises de position d’une organisation syndicale ne sauraient servir de fondement à la mise en cause de l’impartialité d’un magistrat ».
Une pétition réunissant 700 000 personnes s’oppose au texte
Adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale le 7 juillet (313 pour, 199 contre) lors de la niche LR, la proposition de loi « visant à reconnaître une présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre, dans l’exercice de leurs fonctions » est actuellement examinée en commission des lois au Sénat.
Une pétition hostile au texte, publiée sur le site de la chambre basse, réunit aujourd’hui plus de 700 000 signataires. « Nous appelons à la signature massive de la pétition, a fait savoir Stéphane Fischesser, lors de cette conférence de presse. Nous nous joindrons à l’appel à manifestation, à la mobilisation, du 19 septembre prochain ».
Une prise de position des plus cohérente pour ce syndicat marqué à gauche qui a, par ailleurs, obtenu 25% des suffrages de magistrats aux élections de février dernier. Le 10 juillet dernier, le syndicat dénonçait déjà, par communiqué, un texte qui « piétine le droit à la vie et à l’intégrité physique pourtant protégé par la convention européenne des droits de l’Homme ».
Et de poursuivre : « Le Syndicat de la magistrature s’est engagé par le biais de tribunes, communiqués et conférences de presse pour alerter sur les risques mortifères d’une telle réforme, dangereuse tant pour la sécurité des citoyens que pour les forces de l’ordre notamment en terme opérationnel. Les voies de la Défenseure des droits et de la CNCDH se sont également élevées pour s’opposer à cette loi ». Bruno Retailleau va-t-il leur reprocher, à elles aussi, une « collusion avec l’extrême gauche » ?

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