samedi 28 février 2026

Fin du SCAF, fin d’un mythe franco-allemand

Dans le traité 4+2 (dit traité de Moscou) signé en 1990 portant règlement définitif concernant l’Allemagne, la RFA, la RDA, les États-Unis, la République française, la Grande-Bretagne et l’URSS « confirmaient leur disposition » à « renforcer la sécurité, en particulier en adoptant des mesures efficaces de contrôle des armements, de désarmement et de confiance ; leur volonté de ne pas se considérer les uns les autres comme des adversaires mais d’œuvrer en faveur d’une relation de confiance et de coopération. » C’est une définition de la sécurité collective et une illustration de l’esprit d’Helsinki.

Trois décennies plus tard, malgré tous les engagements, l’OTAN s’est étendue vers l’Est et l’ensemble du continent se livre à une nouvelle course au surarmement. La crise structurelle de l’UE illustre en outre les forces centrifuges à l’œuvre au sein des différentes classes dirigeantes européennes. Les classes dirigeantes allemandes cherchent à construire une Europe de la Défense sous leadership stratégique et industriel allemand, fondé sur le réarmement du pays. En 2026, le gouvernement fédéral pourra dépenser au total 524,54 milliards d’euros, dont 108,2 milliards d’euros pour sa défense. Soit un nouveau sommet depuis la fin de la guerre froide en matière de dépenses militaires. Le chancelier allemand n’a d’ailleurs aucun mal à déclarer l’intention de son pays de se doter de la « première armée d’Europe ». Dans ce contexte, les entreprises françaises font face à ce qui pourrait constituer un nouveau « point zéro » pour l’industrie française, dont l’avenir paraît de plus en plus morose.

En témoigne, notamment, la controverse autour du Système de combat aérien du futur (SCAF) mis sur pied à la demande de la puissance publique, initialement confié à la coordination du désormais franco-allemand Airbus Defence and Space, avec Dassault Aviation à la maîtrise d’œuvre et devant associer, outre le partenaire espagnol, Indra Sistemas, l’allemand MTU Aero Engines.

Après avoir été âprement disputée à Dassault Aviation par la partie allemande, la question de la maîtrise d’œuvre de ce programme majeur de « l’Europe de la Défense » ne sera finalement pas tranchée. Pourtant, Dassault Aviation est l’entreprise qui dispose du plus grand savoir-faire de la filière européenne, vérifié par le succès du Rafale1. Tandis que les partenaires échouaient à se mettre d’accord, Outre-Manche les industriels britanniques organisaient la concurrence, avec le futur avion de combat de BAE Systems. De son côté, il y a quelques jours, Airbus se dit prêt à travailler avec de « nouveaux partenaires », en soutenant une proposition à deux avions de combat.

Ces dernières annonces, qui font planer le doute sur l’avenir de la force de frappe industrielle française, sont pourtant loin de survenir dans un ciel sans nuage. Au sein du groupe Airbus Defense, le risque de déséquilibre se précise et se creuse, renforçant l’ascendant de la branche allemande. Avec le Scaf, la tendance se précise et fait redouter une réorganisation sur le modèle du projet européen « Bromo », qui vise à regrouper des activités d’Airbus Defence and Space (ADS) et de Thales Alenia Space (TAS) sur fond de casse sociale et de perte de leadership industriel pour le secteur aérospatial français.

Malgré l’ampleur des risques, le gouvernement français ne prend aucune mesure et semble se désintéresser de la question. La sauvegarde de l’industrie du pays, dont il ne parvient pas à faciliter la coopération, n’est clairement pas sa priorité ! On voit ici toute l’impasse des politiques libérales de désindustrialisation du pays, qui se vérifie également dans le domaine de l’industrie d’armement.

Sur le fond du dossier, l’utilité du nouvel aéronef promis dans le cadre du programme de système de combat aérien du futur n’a rien d’une évidence, en ce qui concerne au moins la composante aérienne de la dissuasion nucléaire. Pour certains observateurs, l’entrée des technologies d’armement dans l’ère du « tout spatial » (avec le missile hypersonique Orechnik dont la vitesse atteint désormais 13 000 km/h) pourrait questionner l’utilité d’un projet qui ne pourrait voir son aboutissement qu’aux abords des années 2050. Ce risque d’obsolescence lié aux délais de production concerne également le projet du nouveau porte-avions promu par le gouvernement français.

Il existe des alternatives ! La poursuite des travaux de développement et de perfectionnement technologique du Rafale (modèle 5), complété par un dispositif extra-atmosphérique de conception française, pourrait constituer une alternative crédible au Scaf, tout en permettant de préserver la souveraineté industrielle française.

Demain, la fusion des activités de production dans le domaine spatial, au sein du programme européen « Bromo », pourrait avoir un impact important sur l’équilibre des forces entre la France, l’Allemagne et l’Italie, aux conséquences également très incertaines pour l’avenir de l’industrie française.

L’« Europe de la Défense » voit le jour dans un contexte intensément concurrentiel, dont l’industrie française risque bien de faire les frais. La concurrence allemande prend toujours plus le pas sur les entreprises françaises jusque dans la commande publique nationale. Les exemples sont nombreux. Les missiles surface-air de moyenne portée franco-italiens développés par Eurosam (groupement des entreprises Thales, MBDA et Leonardo) font face à la concurrence allemande. Fusils HK, camions, chars lourds… l’industrie allemande rafle la commande publique de l’Armée de Terre. Demain, les camions cargos R180 de Renault vont céder le pas aux « Zetros » d’Arquus et Daimler (dont l’Armée de Terre vient d’acquérir 6 000 unités). Seul le canon César semble faire figure d’exception.

La montée en puissance militaire, industrielle et financière promue par les classes dirigeantes allemandes ne se fait pas sans l’accord des États-Unis, ce dont témoigne le récent partenariat conclu par l’industriel allemand Rheinmetall avec l’américain Anduril ou la demande de prise de participation à hauteur de 25 % du capital de KNDS France par la partie allemande. Les rapprochements du type Anduril-Rheinmetall trahissent des liens de dépendance technologique auxquels la France parvient pour le moment partiellement à échapper. Mais pour combien de temps ? Il est à rappeler qu’à l’heure actuelle, les accords de partenariat entre les géants européens de l’industrie de l’armement ne font l’objet d’aucune réglementation stricte en matière de souveraineté et que la France est l’un des seuls pays à maîtriser la filière complète de l’armement. Une position qui fait d’elle l’un des obstacles naturels aux appétits hégémoniques des uns et des autres.

Alors que l’Europe fait face à l’escalade guerrière, l’heure n’est plus aux projets d’armement coûteux à l’utilité plus qu’incertaine !

Le combat pour la paix et le désarmement global ne peut s’appuyer que sur des choix industriels conclus par des nations souveraines et associées, engagées à œuvrer ensemble, sur un pied d’égalité, dans une relation de confiance et de coopération, pour l’avenir commun de l’humanité. Pour cela, la France pourrait avoir un rôle décisif à jouer.

Les armes ne sont pas des marchandises comme les autres. En retrouvant la maîtrise publique de ses moyens de production (en développant un pôle public de Défense), la France peut s’opposer à la perte de maîtrise industrielle et au démantèlement de son appareil productif, dans l’objectif de mettre sa politique de défense au service d’une politique de paix.

Jean-Charles Schmidt
Responsable de la commission Défense
Pour échanger avec nous : com.def@pcf.fr
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1. Le Rafale, de construction entièrement française, échappe actuellement à la réglementation ITAR qui s’applique à tous les composants de construction américaine. Ce qui permet sa commercialisation partout dans le monde.

Article publié dans CommunisteS, numéro 1075 du 25 février 2026.

 

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