lundi 8 janvier 2018

Le gouvernement se tait sur les chiffres du chômage

La croissance économique accélère, sans faire baisser le chômage. Le gouvernement ne commente pas, les privés d'emploi et les précaires manifestent.
Dares indicateursnovembre 2017, no 075.
La ministre du Travail, Muriel Pénicaud, ne commentera plus l'indicateur de Pôle emploi  et Emmanuel Macron donne rendez-vous «dans un an et demi, deux ans» pour constater la «plénitude des réformes qui sont en train d'être menées». Sur le chômage, inutile d'ici là d'espérer discuter chiffres : «On ne juge pas l'action d'un président sur un indicateur», a-t-il déclaré. Mais, derrière les statistiques, il y a des vies. Le 2 décembre dernier, comme chaque année depuis quinze ans, à l'appel d'AC !, de l'APEIS, de la CGT Chômeurs et du MNCP, plusieurs centaines de personnes venues de toute la France ont manifesté à Paris «contre le chômage et les précarités et pour de nouveaux droits sociaux».

L'indicateur fait le yoyo

Faute de s'expliquer leur extrême volatilité dans une phase de croissance, certains économistes et statisticiens trouvent que les chiffres du chômage publiés par Pôle emploi et le ministère du Travail (Dares) sont peu pertinents. En effet, depuis le début de l'année, l'indicateur fait le yoyo : alors qu'en septembre, les jeunes de moins de 25 ans et les seniors demandeurs d'emploi avaient bénéficié de la décrue du chômage, leur nombre augmente respectivement de 0,4 % et de 0,5 % en octobre. De même, après une embellie en septembre (1,8 %) le nombre de demandeurs d'emplois inscrits à Pôle emploi en catégorie A (sans aucune activité et tenus de chercher un emploi) progresse en octobre (+ 0,2 %) pour atteindre un total de 3,48 millions. S'y ajoutent 2,13 millions d'actifs exerçant une activité réduite (catégories B et C) soit 5,61 millions de personnes au chômage en France métropolitaine, 6,28 millions en comptant celles qui ne sont pas tenues de rechercher un emploi (catégories D et E). Et un peu plus de 10 millions en comptant les précaires qui ne s'inscrivent même plus à Pôle emploi.
Le ministère du Travail, qui ne communique plus sur les chiffres de Pôle emploi, recommande de «toujours privilégier les évolutions en tendance, sur trois mois minimum, plutôt qu'au mois le mois». Certes, sur les trois derniers mois, le nombre de personnes inscrites à Pôle emploi recule de 1 %. Mais aucune dynamique ne se dégage. Si pour les moins de 25 ans la tendance reste bonne sur un an (– 4,1 %), la situation des seniors face au chômage demeure préoccupante : + 0,8 % sur le trimestre et + 3,3 % sur un an.
Une approche par catégorie montre qu'au cours des trois derniers mois, le nombre de demandeurs d'emploi en catégorie A baisse de 1 %, tout comme celui des inscrits en catégorie B (activité réduite de 78 heures par mois au maximum) avec – 1,3 %, mais, a contrario, le nombre de personnes inscrites en catégorie C (activité réduite de 78 heures ou plus dans le mois) augmente de 2,8 %. Au bout du compte, sur un an, le nombre de chômeurs décroît à peine.
Informations rapides-InseePrincipaux indicateurs, 16 novembre 2017, no 302.
L'Insee observe la même stagnation et évalue le taux de chômage (au sens du BIT) au troisième trimestre 2017 à 9,7 %, comme en 2016. Et ce, en dépit d'une croissance revue à la hausse pour 2017 (1,8 % contre 1,1 % initialement prévu).

Mesures gouvernementales incohérentes

Ce paradoxe s'explique en partie par des mesures gouvernementales incohérentes. L'Insee note que le très faible effet «favorable apporté par le CICE et le pacte de responsabilité» a été compensé par «l'effet défavorable de la suppression de la prime à l'embauche dans les PME depuis le 30 juin». Au dernier trimestre, des bénéficiaires de contrats aidés ont perdu leur activité suite aux coupes drastiques du gouvernement dans le dispositif. Enfin, si l'économie va un peu mieux cette année, elle échoue à créer des emplois de qualité. L'augmentation continue, depuis 2008, du nombre de chômeurs des catégories B et C en atteste (il est passé de 1 à 2 millions), de même que l'envolée des emplois intérimaires au deuxième trimestre 2017.
C'est un fait : conjuguée aux politiques menées par les gouvernements successifs (l'actuel compris), la reprise économique produit de l'emploi précaire. Qu'à cela ne tienne. Les chômeurs sont suspectés de tricher – des allégations démenties par toutes les enquêtes ; un contrôle accru de leur « recherche active d'emploi » est demandé ; des responsables politiques les dénigrent publiquement…

Un emploi, c'est un droit !

Promotion du travail indépendant, baisse des APL… «Avec Macron c'est la pauvreté en marche!» dénoncent AC !, l'APEIS, la CGT Chômeurs et le MNCP, qui rappellent qu'«un emploi, c'est un droit!» Rejoints par une délégation du syndicat italien Union syndicale di base venue manifester avec eux, ils réclament la gratuité des transports publics et l'application du droit au logement, l'accès à des emplois de qualité et à des formations choisies, qualifiantes et diplômantes, une indemnisation pour tous sur la base du Smic, une «véritable et nouvelle réduction du temps de travail… Autrement dit, une autre politique.
N'en déplaise à Emmanuel Macron, la concertation sur sa vaste réforme de l'assurance chômage ne pourra pas faire le silence sur les chiffres. Ceux d'un chômage de masse devenu imperméable aux « embellies » économiques.
Difficile d'accéder à l'emploi« Jusqu'en février dernier, je travaillais chez Marché Frais. C'était un CDD de trois mois, donc je n'ai pas droit au chômage. Je suis au RSA. Auparavant, j'ai été animatrice parce que j'ai le BAFA. Accéder à l'emploi est difficile. Je prends les CDD que je trouve mais en réalité on ne trouve du travail que par piston, par le bouche-à-oreille… Parce que faire des CV… Et avec Pôle emploi, ce n'est plus comme avant. Il faut écrire un mail au conseiller, le rendez-vous est un ou deux mois après et là, il demande où on en est de notre recherche d'emploi…
Mais il n'a pas de solution ! Et l'accès à leurs formations est difficile. Pour y avoir droit, il y a des critères que je ne comprends pas et ensuite il faut passer une sélection d'un niveau très dur. J'ai la chance de pouvoir habiter chez mes parents… mais ce n'est pas le cas de tout le monde et pour les personnes qui ont une famille, c'est vraiment difficile. »
Amal Sayam, 26 ans, La Courneuve (Seine-Saint-Denis)
Formations bidon et offres d'emploi illégales« En 2012 la France a signé le pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, avec la CGT parmi ses soutiens. Mais beaucoup de chômeurs et de personnes précarisées n'y ont pas accès. C'est pourquoi nous les revendiquons : droit au travail, droit à la santé, droit à l'éducation, droit à la culture, droit à l'alimentation, droit au logement, droit aux loisirs… Ces droits n'ont rien de révolutionnaire. Mais pour cela, il faut une protection sociale fondée sur la solidarité, des services publics qui aient les moyens de fonctionner…
Et ne pas vouloir tout céder au privé, qui cherche à gagner de l'argent. Or, Pôle emploi en est venu à proposer des formations bidon et des offres d'emplois illégales… Nous avons mené des batailles là-dessus jusqu'au tribunal. Il y a les GRETA, l'AFPA – qui manque de stagiaires ! – mais Pôle emploi fait appel à des officines de formation privées incompétentes. Cherchez l'erreur… À l'arrivée, c'est un drame psychologique et financier : la formation redonne des perspectives, l'espoir de sortir des boulots précaires, etc. Mais si elle est bidon… Les personnes font des sacrifices pendant des mois et au bout ils n'ont rien. Avec les offres de Pôle emploi, c'est pareil : 60 % sont « illégales » (présentées comme un CDI alors que c'est un CDD, voire un mi-temps…). Mais comme la grande inquiétude des chômeurs c'est d'être radiés… ils acceptent ces offres. Tout cela c'est de l'escroquerie ! »
Philippe Nackaerts, secrétaire général du Comité national CGT des travailleurs privés d'emploi et précaires

Ce gouvernement est sans égard pour la souffrance humaine

Ma question s’adresse à M. le ministre d’État, ministre de l’intérieur.
Monsieur le ministre d’État, j’ai assisté samedi dernier à Briançon aux états généraux des migrations. Pour l’occasion, rappelant la totale solidarité que requiert cette pratique, une cordée de 330 personnes s’est déployée le long du col de l’Échelle, là même où les panneaux « France » ont étrangement été retirés pour égarer les migrants.
Après avoir échappé à l’esclavage en Libye, après avoir évité la noyade en Méditerranée, hommes, femmes et enfants entreprennent par milliers la traversée des Alpes, à peine vêtus, malgré le froid, malgré la neige qu’ils découvrent pour la première fois.
Jamais depuis Hannibal la traversée des Alpes n’aura été aussi périlleuse. Mais le Gouvernement français, aveuglé par les chiffres et sans considération aucune pour la souffrance humaine, ramène à la frontière, par moins 10 degrés, ces gens à peine vêtus.
Comme partout sur le territoire, associations et citoyens se mobilisent pour le respect de la vie humaine, pour que l’on ne transforme pas les Alpes en cimetière. Certains ont même été condamnés pour leur humanité. Samedi, la police était d’ailleurs là pour relever les plaques d’immatriculation des encordés…
« Je ne veux plus, d’ici la fin de l’année, avoir des hommes et des femmes dans les rues, dans les bois. Je veux partout des hébergements d’urgence. » a dit le Président de la République. Or l’État gaze les migrants et leurs biens, lacère leurs tentes ou brûle leurs couvertures.
Étape supplémentaire dans l’indignité, votre circulaire du 12 décembre dernier autorise désormais la police à traquer les réfugiés jusque dans les hébergements d’urgence, provoquant l’ire des ONG. Indigne et absurde, cette mesure jettera dans les rues des gens qui, pour survivre, pourraient commettre l’irréparable.
Le Défenseur des droits dénonce un « tournant politique déplorable en termes de respect des droits et des libertés fondamentales ». Le Gouvernement lui répondra bientôt par un projet de loi Asile et immigration qui prévoit un doublement de la durée légale de rétention.
Monsieur le ministre d’État, cette politique respecte-t-elle le devoir et l’honneur de la France, invoqués solennellement par le Président de la République le 23 juin dernier ? (Applaudissements sur les travées du groupe communiste républicain citoyen et écologiste et sur des travées du groupe socialiste et républicain. – M. Joël Labbé applaudit également.)
M. le président. La parole est à M. le ministre d’État, ministre de l’intérieur.
M. Gérard Collomb, ministre d’État, ministre de l’intérieur. Non, monsieur le sénateur, la politique de la France n’est pas indigne.
Oui, nous accueillons beaucoup de celles et de ceux qui ont droit à l’asile. Ce matin encore, j’accueillais un certain nombre de réfugiés venant du Darfour et de l’Érythrée.
Mais, comme l’a dit le Président de la République, autant nous devons accueillir celles et ceux qui sont victimes de la guerre ou de persécutions politiques dans leur pays, autant nous ne pouvons accueillir l’ensemble des migrants économiques. (Mme Éliane Assassi proteste. – Applaudissements sur quelques travées du groupe Les Républicains.)
Nous présenterons un projet de loi visant à réduire à six mois la durée d’examen de la demande d’asile, de manière à pouvoir très vite accueillir celles et ceux qui auront vocation à s’installer en France et éloigner les autres. (M. Pierre Laurent proteste.)
Mesdames, messieurs les sénateurs, le nombre de non-admissions aux frontières s’est élevé à 100 000 cette année. Qui pense que nous aurions pu accueillir ces 100 000 personnes en sus des 95 000 qui ont déposé une demande d’asile en 2016 ? C’est impossible ! Il aurait fallu construire une ville entière, ce qui est totalement irréaliste ! Nous avons le sens des responsabilités !

dimanche 7 janvier 2018

« Face aux déformations de Mai 68, l’histoire restitue le vif de l’événement »

Mai 68 est un de ces moments qui provoquent de vives tensions sur son « héritage », en fait largement amputé et déformé. À l’aube du 50e anniversaire et de son programme commémoratif, et face aux lieux communs et aux instrumentalisations, l’historienne Ludivine Bantigny, maîtresse de conférences à l’université de Rouen Normandie, publie « 1968. De grands soirs en petits matins » (Seuil). Renouant avec une lecture sociale et politique, elle y saisit l’événement à tous ses niveaux, puisant à ses sources pour en restituer la vie, dans toutes ses dimensions.
HD. À l’aube du 50e anniversaire de Mai 68, qu’avez-vous souhaité apporter, en tant qu’historienne, avec votre nouvel ouvrage, « 1968. De grands soirs en petits matins » ?

Ludivine Bantigny. Les nombreuses déformations véhiculées au sujet de 1968 sont problématiques, pour les historiens mais aussi au-delà de la discipline : cela n’aurait été qu’une révolte de petits-bourgeois, de « fils à papa » devenus ces « soixante-huitards » qui auraient sacrifié l’esprit du mouvement, une génération parfaitement intégrée à un système néolibéral au nom d’une supposée idéologie libérale-libertaire, et qui serait responsable des maux actuels. Face à cela, il importait de revenir à l’événement, donc aux innombrables archives produites en son cours qui permettent de l’envisager à tous les niveaux, dans son éclat et sa diversité. 
HD. « 1968 est une marqueterie », écrivez-vous, « partout quelque chose arrive » et « nulle part on ne rencontrera d’indifférent à l’événement ». D’où votre recherche de tous les points de vue à partir de la notion de protagonisme : que recouvre-t-elle ?
Ludivine Bantigny. Elle a été forgée par un historien italien spécialiste de la Révolution française, Haim Burstin, au sens d’« expérience personnelle de l’histoire en acte » : son approche anthropologique montre que tout un chacun et chacune, les individus ordinaires, deviennent protagonistes lorsque leur quotidien rencontre l’événement et provoque leur engagement, sans forcément avoir le « bagage » présumé nécessaire pour l’action politique. L’événement crée de la capacité à agir, à se sentir légitime pour définir des revendications et des projets. L’analyser invite à proposer une histoire compréhensive, qui entend saisir chez l’ensemble des protagonistes les motivations, les ressorts de l’action et les répertoires mobilisés – ici, les manifestants et les grévistes, mais aussi les forces de l’ordre, le pouvoir et les divers opposants à la contestation… 
« D’emblée, le brassage social est un fait ; il se rapporte aussi au projet d’une société sans clivages. »
HD. Du côté des acteurs, des participants au mouvement, qu’en est-il de leur composition sociale ? 
Ludivine Bantigny.  Une certaine histoire a ancré l’idée, devenue un cliché, d’un événement qui se serait déroulé en trois étapes : d’abord les étudiants, ensuite le monde salarié, puis le pouvoir qui reprend la main. Alors qu’à partir des archives et avec l’apport d’une historiographie renouvelée, notamment en histoire sociale, on voit que bien avant le début de l’événement entendu au sens strict – le 22 mars 1968, le 3 mai, la « nuit des barricades » au soir du 10 mai –, des brassages sociaux ont lieu. Dès 1967, de fortes mobilisations créent des rencontres entre univers sociaux à travers des actes de solidarité entre ouvriers, paysans, étudiants. Dès le 3 mai 1968, les archives issues des interpellations et des arrestations attestent d’une gamme très étendue de métiers, de statuts, et aussi d’une communauté d’âge. Ce brassage se rapporte aussi à un projet politique : une volonté de sortir des identités assignées, à l’instar, entre mille autres expériences, de ces étudiants qui réfléchissent à l’Université mais, au-delà, à une société différente où seraient surmontés les clivages entre manuels et intellectuels, où le travail serait redistribué. 
HD. Les revendications composent aussi un portrait de la France d’alors…
Ludivine Bantigny. En nous montrant « en creux » le travail, les archives de la grève permettent de reconsidérer les « trente glorieuses », notamment en termes de réalité des conditions de travail et d’existence. Cinq millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, une réalité occultée de détresse sociale. La question de l’emploi commence à être une inquiétude lancinante – concernant les jeunes et leurs débouchés ; elle renvoie aux fermetures d’entreprises et à la mise en concurrence, avec de nombreuses références au Marché commun qui vient l’accentuer.
HD. Vous interrogez aussi l’événement d’un point de vue géographique…
Ludivine Bantigny.  D’une part, il s’agit de décentrer l’événement par rapport à ce que l’on en dit toujours, concentré à Paris, en prenant à la fois l’échelle de l’ensemble du territoire et du plus local. D’autre part, on ne peut pas considérer les événements français sans le monde dans lequel ils prennent appui. Le livre espère montrer comment opère, concrètement, cette dimension à la fois internationaliste ­­­- une tradition réactivée et mise en pratique –  et internationale – les mouvements de contestation qui se développent de par le monde sont mobilisés comme source d’inspiration. Elle est aussi transnationale : des militants, aussi oubliés aujourd’hui  que cruciaux alors, franchissent les frontières : il y a une véritable circulation et des transferts d’expériences. Sans oublier les étrangers qui vivent et travaillent en France et s‘y mobilisent, confrontés à la répression, aux expulsions – ce qui est largement méconnu –, comme ces ouvriers espagnols antifranquistes reconduits à la frontière… 
« Tous les protagonistes sont considérés : grévistes, mais aussi police, pouvoir, étrangers, opposants… »
HD. Autres protagonistes dont le point de vue est méconnu : les forces de l’ordre. Que révèlent vos recherches ?
Ludivine Bantigny. C’est en réaction à l’intervention policière que l’événement 68 stricto sensu est déclenché, et tout au long elles sont un protagoniste majeur. Mais rien n’est lisse ni linéaire non plus de leur côté. Les archives montrent leur désarroi, leurs doutes, à différents niveaux et égards : idéologique et politique, quand les policiers ont le sentiment d’être « lâchés » par le gouvernement alors qu’ils sont sur-sollicités et exposés à une situation inédite. D’un point de vue professionnel aussi, par rapport au contrôle de l’espace public, à leur équipement et à leurs armes, notamment face au savoir-faire du camp adverse. Pour l’institution policière, dans ses diverses composantes, l’événement a pu également être un dévoilement. 
HD. Mai 68 est souvent considéré comme l’année zéro du féminisme ou encore un événement dans la révolution sexuelle : qu’en est-il réellement ?
Ludivine Bantigny. Les sources montrent que de très nombreuses femmes s’impliquent, avec ce paradoxe qu’elles s’engagent comme telles mais voudraient aussi se faire oublier comme femmes. Et elles sont confrontées à des contradictions de toutes sortes (y compris en elles-mêmes, comme quand elles ne se sentent pas légitimes pour prendre la parole) : les pratiques sexistes existent aussi au sein d’un mouvement qui prône pourtant la fin des dominations et des aliénations. Leur volontarisme est impressionnant au vu de ces multiples contraintes. En outre, alors que des slogans du type « Jouir sans entraves » sont attachés à Mai 68, la question des sexualités est peu posée durant l’événement : globalement cela reste largement un tabou, même si des groupes, minoritaires, commencent à en faire un enjeu.
HD. Face aux déformations et au dénigrement des projets portés par le mouvement, vous choisissez, écrivez-vous, de les « prendre au sérieux »…
Ludivine Bantigny. Il ne s’agit pas de faire, à l’inverse, de « 68 » un modèle ou un fétiche. Je souhaitais montrer, par rapport à tout ce qu’on a pu dire de supposés « petits-bourgeois sans projets » dont on ne retient que la « pensée par slogans », que ces slogans sont très importants, mais sont issus de tout petits groupes à mettre en rapport avec l’immensité des revendications, pratiques, projets, réflexions qui émanent de partout. Qu’il s’agisse des lycéennes et lycéens élaborant des projets de réforme pédagogique d’une grande maturité, de ce qui se passe dans l’Église ou encore chez les danseurs et danseuses de l’Opéra de Paris, chez les artistes, les artisans, des boulangers aux chauffeurs de taxi… 
« À partir des revendications matérielles émanent réflexions, projets et expériences, souvent très élaborés. »
Et tout part du quotidien : c’est important car on a longtemps opposé les revendications matérielles, salariales, à d’autres aspirations - avec d’un côté supposément la CGT et de l’autre la CFDT. Or c’est à partir des revendications matérielles qu’on tire des fils vers l’élaboration d’alternatives à l’ordre social : avec les augmentations de salaire on acquiert une dignité ; quand on met en question les hiérarchies on en vient à imaginer une société sans patrons, l’autogestion, on interroge le sens et le partage du travail… cela va très loin. On part de l’ordinaire pour imaginer des extra-ordinaires, et souvent de manière très construite, du plan local à d’autres échelles. Or pour cela il faut du temps. Un temps que viennent métamorphoser la grève et l’occupation : tout d’un coup, on a la possibilité de se poser, discuter, réfléchir. L’événement, en son cours, fait alors revisiter la définition et la conception du politique, dépassant sa dimension politicienne et institutionnelle qui alimente chez les personnes « sans responsabilités » le sentiment de ne pas être concernées ni légitimes. L’événement ouvre à cette légitimité et montre la politique dans son sens le plus fort, la capacité à faire société et à prendre en charge ses propres affaires, en se les réappropriant. Ce qui va inspirer les luttes des années suivantes. Ces expériences, dont le point commun est d’élaborer un avenir hors du marché et de la compétition, nous apprennent beaucoup sur les possibles démarches de pensée et de pratiques – et cela peut nous inspirer encore aujourd’hui.
POUR EN SAVOIR PLUS

« 1968. De grands soirs en petits matins », de Ludivine Bantigny, éditions du Seuil, 2018, 464 pages, 25 euros.
Une révolte étudiante contre les hiérarchies et les interdits, quelques leaders iconiques et un héritage qui hante les débats politiques : c’est essentiellement ce qui reste de Mai 68, dont le caractère profondément politique et social  –  le mouvement ouvrier au premier chef –  a été évacué. Alors, que s’est-il passé dans le moment 1968 ? Pour le saisir, Ludivine Bantigny, s’inscrivant dans une historiographie renouvelée, a réalisé un exceptionnel travail sur les archives – de la grève, de la police, du pouvoir…  Elle invite dans ce livre indispensable à une immersion dans le vif de l’événement, son évolution, ses tensions, sa complexité. Repeuplé de ses protagonistes dans leur diversité, déployé dans ses échelles temporelles et spatiales et, dans ce temps métamorphosé par la grève, la constellation des pratiques et des idées élaborées pour « changer la vie », renouant avec l’hypothèse de la révolution, il fait revisiter le politique. Maintenant que l’histoire de l’événement est retissée, « 1968, écrit-elle, reste une source d’inspiration ». 

Apple-le-pcf-assure-attac-de-son-soutien

Le Parti communiste français (PCF) a annoncé vendredi son soutien à l'association altermondialiste Attac, poursuivie en justice par Apple après l'occupation de son magasin de Paris-Opéra.

« Le PCF assure à Atac et ses militants de toute sa solidarité pour leur juste combat », a fait savoir le parti dans un communiqué.
Le groupe altermondialiste est assigné en référé depuis le 21 décembre par la marque à la pomme, à la suite de l'occupation de son magasin de Paris-Opéra. Aux mois de novembre et décembre, plusieurs militants avaient envahi la boutique pour dénoncer « l'évasion fiscale pratiquée par le groupe ». Apple demande également au Tribunal de Grande Instance (TGI) d'interdire à l'association de pénétrer dans ses magasins en France pendant trois ans, invoquant des raisons de sécurité.
« Nos actions sont symboliques, non-violentes, menées à visage découvert et sans aucune dégradation matérielle », s'est défendue l'association.
« Attac avait tapé là où cela fait mal en mettant en cause le principal outil marketing d'Apple : sa réputation d'être une firme cool », a précisé le parti. « Non, Apple n'est pas cool, non, Apple ne veut pas le bonheur de l'humanité, la seule chose qui inspire cette firme est la recherche du profit maximal à tout prix. »
« Outre +l'optimisation fiscale+, les actionnaires d'Apple ont construit leur fortune au prix de la santé et de la vie des salariés chinois de ses sous traitants, et du saccage de la planète avec comme stratégie centrale l'obsolescence programmée », a également fustigé le PCF.
Dans son communiqué, le parti de Pierre Laurent exhorte le gouvernement à « prendre enfin les mesures nécessaires au niveau national et européen afin qu'Apple paye les impôts qu'elle doit à notre pays ».

samedi 6 janvier 2018

Apple contre Attac ou quand l’Al Capone du numérique poursuit ses victimes en Justice

Nous vivons des temps déraisonnables où le vice attaque la vertu.

Ainsi, Apple poursuit en justice Attac pour avoir osé dénoncer par des moyens démocratiques et non violents les pratiques d’évasions fiscales massives de la firme à la pomme. Il est vrai qu’Attac avait tapé là où cela fait mal en mettant en cause le principal outil marketing d’Apple : sa réputation d’être une firme cool.

Non Apple n’est pas cool, non Apple ne veut pas le bonheur de l’humanité, la seule chose qui inspire cette firme est la recherche du profit maximal à tout prix. Outre « l’optimisation fiscale », les actionnaires d’Apple ont construit leur fortune au prix de la santé et de la vie des salariés chinois de ses sous traitants, et du saccage de la planète avec comme stratégie centrale l’obsolescence programmée.

Il est temps de tourner la page d’une firme d’imposteurs dont les seuls talents ont été de déposer des brevets sur les idées des autres, de faire du marketing en usurpant des valeurs qui ne sont pas les siennes et du lobbying et de la corruption pour faire payer ses impôts par les autres.
Vive le logiciel libre et le matériel non propriétaire. L’avenir du numérique appartient aux Communs et non aux vieilles logiques prédatrices qui font de la cupide firme de Cupertino un reliquat du XXe siècle finissant.

Le PCF assure à ATTAC et ses militants de toute sa solidarité pour leur juste combat. Il demande au gouvernement de prendre enfin les mesures nécessaires au niveau national et européen afin qu’Apple paye les impôts qu’elle doit à notre pays.

vendredi 5 janvier 2018

Emmanuel Macron joue à contre-emplois

Le gouvernement n’entend pas rompre avec les logiques d’argent public allant aux dividendes.
C’est la reprise économique. C’est en tout cas le vent qui souffle en ce début d’année. Les notes de conjoncture de l’Insee et de la Banque de France tombées en décembre vont toutes dans le même sens : la croissance est de retour. Profitant d’un environnement mondial porteur et qui devrait le rester jusqu’à la mi-2018, l’activité en France progresserait à « un rythme solide » de 2 % l’an. Ce qui est bien, mais pourrait être mieux, puisque le sentier dessiné par la France est en deçà de celui de la zone euro (2,4 %). Sans compter que ce regain d’activité semble insuffisant pour assurer une baisse significative du chômage. Pis, « un coup d’arrêt à la baisse du chômage » pourrait même avoir lieu en 2018, explique l’économiste de l’OFCE Bruno Ducoudré dans une note publiée le 3 décembre. Car, explique-t-il, « la croissance à elle seule ne garantit pas la baisse du chômage en 2018, la reprise étant molle par rapport aux reprises observées par le passé ». Lire la suite

jeudi 4 janvier 2018

Erdogan à Paris : Une provocation et un outrage (PCF)

L'annonce de la visite du président turc Erdogan à Paris, le 5 janvier 2018, tonne comme une provocation. Elle se déroulera la veille d'une manifestation commémorant l'assassinat de trois militantes kurdes il y a cinq ans. La justice française avait pourtant mis en évidence l'implication des services secrets turcs dans ce crime.
La rencontre entre Emmanuel Macron et Recep Tayyip Erdogan constitue un nouvel outrage à l'égard des familles des victimes et des Kurdes qui subissent une impitoyable guerre meurtrière. Les parlementaires et les maires du HDP ont vu leur immunité levée, ont été destitués et croupissent désormais en prison après avoir été condamnés dans des procès iniques.
La Turquie d’Erdogan est dans une situation de chaos, dans une fuite répressive permanente.
L'opposition est réduite au silence tandis que des purges gigantesques peuplent les prisons. La politique est devenue un champ de vengeance dans lequel des milices islamo-fascistes jouissent de l'impunité pour tuer et lyncher ceux qui protestent encore.
Comment dans ces circonstances affirmer que la Turquie demeure "un partenaire essentiel" ? Le devoir de la France est d'être aux côtés des défenseurs des droits humains en Turquie.
Le PCF condamne la visite du dictateur R.T. Erdogan et exprime sa solidarité totale avec tous les démocrates de Turquie. Il appelle à faire de la manifestation du 6 janvier 2018 à Paris un succès pour que Vérité et Justice soient rendues à Leïla, Sakine et Rojbin.

mercredi 3 janvier 2018

Éditorial. Vœux de combat et de fraternité

L'éditorial de Patrick Le Hyaric, directeur de l'Humanité.

En ces temps si incertains, si troublés, nos souhaits de bonheur, de santé et de paix pour l’année nouvelle ne peuvent qu’être accompagnés de vœux combatifs et fraternels. En effet, si le bonheur reste une idée neuve, elle s’évanouit vite lorsqu’elle est éprouvée au cœur d’un océan de malheurs et qu’une infime minorité conditionne la vie des autres.
Nier le fort mouvement de reflux des idées et combats progressistes n’aurait aucun sens. Mais refuser de voir que germent des luttes nouvelles porteuses d’émancipation non plus. Un mouvement mondial des femmes, inédit, se lève. L’aspiration à la justice sociale et écologique contre les paradis fiscaux et l’enfer d’une planète qui se consume grandit. La solidarité, et l’hospitalité, avec les migrants, malgré des gouvernements sans cœur, est là. Le refus des guerres et des tensions alors qu’un peu partout retentissent les bruits des canons se fait entendre. Des expériences nouvelles pour des projets sociaux, coopératifs, écologiques, numériques alternatifs, portés par des salariés, ouvriers, cadres, ingénieurs, chercheurs comme par des paysans, des jeunes nourris d’audace et d’inventivité, se multiplient. Oui, l’aspiration à « autre chose », à inventer la société et le monde de demain, est bien réelle mais pas encore assez puissante. Qui peut, en effet, accepter ou justifier que les plus riches de la planète viennent d’engranger mille milliards de dollars supplémentaires quand galopent les inégalités, que se répand la pauvreté et que le chômage est une plaie béante sur le front du capitalisme financier ? Une large unité de l’immense majorité de celles et ceux qui subissent ce système peut être possible. Elle est d’autant plus indispensable que, dans les semaines à venir, les travailleurs, les privés d’emploi, les retraités, les collectivités locales vont commencer à subir les effets des premières décisions désastreuses du pouvoir macronien. C’est maintenant qu’il nous faut être à leurs côtés pour réagir dans l’unité et mettre d’autres choix en débat.
Le cynique jeu du président de la République, cherchant l’unité nationale derrière les puissances d’argent, peut être mis en échec. Il compte sur une vie politique anémiée, un débat public sclérosé, une gauche divisée, des syndicats affaiblis pour avoir les coudées franches afin de s’attaquer au salaire minimum, ouvrir la chasse aux chômeurs, brader à nouveau les actifs publics, laisser pourrir la situation à l’hôpital ou dans les transports publics pour les offrir au privé, présenter une loi scélérate sur l’immigration, renforcer l’Europe de l’argent et provoquer une révision constitutionnelle qui vise à réduire le périmètre d’une démocratie déjà bien malade. Nous pouvons compter sur notre nombre, notre aspiration démocratique et notre soif de justice.
Malgré ses difficultés et ses moyens trop insuffisants, l’Humanité veut non seulement vous accompagner dans l’année qui vient et vous être utile, mais se portera au-devant des débats et des combats à venir. Elle veut être plus et mieux le journal du rassemblement de toutes celles et ceux qui ont pour ambition d’imposer des reculs et de changer le système. Source originale d’informations, d’analyses et force de propositions, l’Humanité s’efforcera de décupler le retentissement des combats pour l’émancipation sociale, écologique, démocratique, politique, culturelle.
Formons pour cette année nouvelle des vœux qui nous obligent toutes et tous : celui de l’unité populaire, dans la riposte sociale et politique, pour que reculent pauvreté et inégalités, et celui d’entendre le silence des armes pour écouter, enfin, le si beau chant du monde.
Bonne année !

Pour le macronisme, le chômeur est un suspect qui doit être étroitement surveillé (Olivier Dartigolles)

À en croire E.Macron et le gouvernement, après une « liberté » donnée au patronat via la casse du code du travail, la réforme sur l'assurance chômage devait « rééquilibrer » les choses, avec davantage de « sécurité » pour les salariés. Tartuferie comme en témoigne le contenu  du document provenant du Ministère  du travail, révélé par le Canard Enchaîné. Rédigée par un ancien cadre du Medef, aujourd'hui installé dans le fauteuil de la direction de cabinet de la Ministère du travail, cette note annonce un très sévère durcissement des sanctions contre les chômeurs qui devront par ailleurs remplir un « rapport d'activité mensuel ». Pierre Gattaz avait sonné la charge en octobre dernier en proposant ce contrôle. 

Liberté et impunité pour les « premiers de cordées » et, « en même temps », contrôle, sanctions, tri et relégation sociale pour les plus fragiles. Voilà le vrai visage du macronisme qui n'est en rien une politique équilibrée, bienveillante, pragmatique...mais une offensive inédite des forces de l'argent contre nos valeurs républicaines et le progrès social.

Faut-il rappeler qu'un chômeur sur deux n'est pas indemnisé et que cette indemnisation est un droit obtenu via les cotisations sociales ? Faut-il préciser qu'une récente enquête de Pôle emploi a fait rendre gorge à ceux qui stigmatisaient les chômeurs accusés de ne pas chercher de travail. 

Avec de telles recommandations, le contrôle et la sanction des chômeurs -qui existent déjà-  si durement renforcés seraient un basculement dans une société de la défiance et du rejet vis à vis de celles et ceux qui ne trouveraient pas leur place dans la France Start-up de Macron. Après les Gad, les costards, ceux qui foutent le bordel ou qui n'aiment pas les réformes...tout cela fait sens. 

Les chômeurs n'ont pas besoin d'un contrôle renforcé mais d'un service public de l'emploi avec des moyens supplémentaires, d'une véritable sécurisation de l'emploi et de la formation, de contrats de travail permettant de se projeter dans la vie, de salaires décents. Les combats pour des doits élargis, pour  une égalité réelle, pour la dignité des salariés comme des migrants, sont et seront essentiels pour, dans les prochains mois, faire grandir en force et en crédibilité une alternative de progrès au pouvoir actuel. Il y a urgence car E.Macron et ses alliés, eux, n'attendent pas.

mardi 2 janvier 2018

Revalorisation du Smic : Pas de cadeau pour les salariés les plus modestes !

Sans même attendre de recueillir l’avis obligatoire des organisations syndicales, le gouvernement vient de décider d’augmenter du strict minimum le Smic au 1er janvier 2018, soit 1,24 % ou concrètement quelques 50 centimes par jour.
Bel acte de mépris à la fois pour près de deux millions de salariés et pour les organisations syndicales qui - pour la première fois - sont mises devant le fait accompli. À quoi bon réunir, mercredi 19 décembre, la commission nationale de la négociation collective, si la discussion est close avant de s’exprimer ?
Pour la sixième année consécutive, le gouvernement refuse tout coup de pouce au Smic alors que les marges des entreprises atteignent des sommets et que 2017 battra le record de dividendes servis aux actionnaires. À ce rythme, 1 498,50 euros mensuels brut pour un temps plein, le Smic sera bientôt à un niveau identique au seuil de pauvreté.
La CGT rappelle que le Smic n’est pas un minimum de subsistance mais le premier niveau de rémunération d’un salarié sans qualification, pour un emploi en début de carrière. Il est le seuil de référence à partir duquel sont construites les échelles de salaire. Limiter sa réévaluation, c’est tirer toutes les grilles de salaires vers le bas !
Augmenter le Smic est indispensable. C’est bon pour faire repartir la croissance économique et les embauches. Cela réduirait les inégalités professionnelles Femme/Homme plus efficacement que les belles paroles présidentielles sur l’égalité. Rappelons que 62% des personnes payées au Smic sont des femmes.
La CGT revendique, dès à présent, un Smic à 1 800 euros brut. Elle met en garde contre toute velléité de désindexation et de changement de formule de calcul en ne retenant, de façon minorée, que le seul indice des prix à la consommation des ménages modestes. Si cette règle avait été appliquée en 2008, le Smic serait aujourd’hui inférieur de 100 euros à son montant.
De nombreuses luttes se font jour dans les entreprises et les professions autour des questions salariales. La CGT invite les salariés à agir pour obtenir l’ouverture de négociations afin de revaloriser le travail, partager les gains de productivité et les richesses.
Montreuil, le 18 décembre 2017