La fete des Allobroges

samedi 9 juin 2012

"Marx écologiste"

par Baptiste Eychart*
« La production capitaliste ne développe la technique et la combinaison du procès de travail social qu’en ruinant dans le même temps les sources vives de toute richesse : la terre et le travailleur » 
Karl Marx (Le Capital, livre 1)

L'urgence de la situation mondiale nous rappelle quotidiennement qu’en ce nouveau millénaire la dégradation des conditions de vie sociale va de pair avec celle du milieu et de l’environnement. Plus : que ces dégradations sont non seulement contemporaines l’une de l’autre mais aussi qu’elles se conditionnent mutuellement, formant une spirale négative.
Alors que ce constat devrait inciter à se « remettre à l’école de Marx » – le plus grand théoricien et critique du capitalisme – il donne fréquemment lieu à un discours qui vise à le disqualifier en tant que critique du désastre social et environnemental, puisque le critique de l’exploitation du travail aurait été aveugle à l’exploitation de la nature. Ce discours fait parfois référence au bilan environnemental assez désastreux du socialisme de type soviétique, mais plus généralement – et plus sérieusement – il prétend discerner chez Marx un certain nombre de principes théoriques qui expliqueraient sa cécité devant la question du sort de la nature dans les sociétés modernes.
Grosso modo, suivant ce discours la perspective marxienne serait « anthropocentrée » car elle relèverait d’un prométhéisme en accord avec l’esprit positiviste et scientiste de l’époque. Le développement des sciences, auquel correspondrait le « développement des forces productives » dans la terminologie marxienne, serait intrinsèquement positif, le contrôle accru de l’homme sur la nature étant source de progrès, notamment sous la forme de l’avènement d’une société communiste. Le schéma évolutionniste marxien prendrait une forme linéaire impliquant une succession de sociétés, de l’Antiquité à la féodalité, du capitalisme au communisme, scandant la lente mais sûre amélioration des conditions de vie humaine, jusqu’à la pleine libération correspondant à l’abolition de toute société de classe au profit du « règne de la liberté ». Dans ce prétendu schéma marxien il n’y aurait pas de place pour les régressions ni les destructions sans doute irréversibles qui menacent l’environnement aujourd’hui. Répondre aux urgences de l’heure impliquerait un changement de paradigme, en passant d’un point de vue « anthropocentré » à un point de vue « écocentré », ce qui impliquerait d’abandonner toute référence à Marx.
Le titre du petit livre de John Bellamy Foster ne fait aucune concession à ces lieux communs et l’auteur assène donc sa thèse, sans émettre la moindre réserve : Marx était, bien avant l’heure, « écologiste », même si le terme et le concept étaient alors en cours d’élaboration. À travers trois essais aussi clairs qu’érudits, l’auteur démontre que cet écologisme ne se résume pas de quelques remarques isolées sur l’agriculture en régime capitaliste, mais se révèle inscrite au cœur même de la problématique marxienne.
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